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Isra√ęl -Turquie : Brouille ou rupture ?
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Politique Internationale

La Revue n¬į135 - PRINTEMPS - 2012

Article de Oded ERAN

Chercheur à l'Institut d'études sur la sécurité nationale (Tel-Aviv)

Une opinion fort r√©pandue pr√©tend que l'assaut du navire Avi Marmara, le 31 mai 2010 (1), a constitu√© l'√©l√©ment d√©clencheur de la d√©gradation des relations turco-isra√©liennes. Rien n'est plus faux. Il est tout aussi erron√© de croire que ces relations redeviendraient cordiales si Isra√ęl effectuait les gestes que le gouvernement turc exige de sa part pour tourner la page de l'incident. En r√©alit√©, le probl√®me est bien plus profond. Sa source se trouve dans la nouvelle donne en vigueur au Moyen-Orient.

Le contexte historique

L'Empire ottoman et la minorité juive


D√®s son instauration au XVe si√®cle, l'Empire ottoman a √©t√© un refuge pour les Juifs expuls√©s d'Europe occidentale, en particulier d'Espagne et du Portugal. Le syst√®me du ¬ę millet ¬Ľ permettait aux diverses communaut√©s religieuses de disposer d'institutions autonomes. La minorit√© juive mit √† profit ce cadre l√©gal pour prosp√©rer sur les territoires plac√©s sous la suzerainet√© du Sultan. Le souverain ottoman ne s'opposa pas aux vagues d'√©migration sioniste vers la Palestine pendant la seconde moiti√© du XIXe si√®cle et jusqu'√† la Premi√®re Guerre mondiale, m√™me si cette apparente bienveillance doit peut-√™tre plus √† l'affaiblissement de la mainmise d'Istanbul sur les diverses provinces qu'√† une volont√© r√©elle de soutenir les aspirations juives.

L'avènement de la Turquie moderne, dans le sillage du premier conflit mondial, n'a pas remis en cause cet état de fait. La communauté juive a pu continuer à vivre en sécurité, même pendant la Seconde Guerre mondiale, Istanbul ayant maintenu une position neutre quasiment jusqu'à la fin des hostilités. Des milliers de Juifs qui avaient réussi à échapper aux forces nazies trouvèrent refuge en Turquie pendant cette période.

Le 29 novembre 1947, la Turquie vota contre la r√©solution 181 de l'Assembl√©e g√©n√©rale des Nations unies qui appelait √† l'√©tablissement de deux √Čtats en Palestine, l'un juif et l'autre arabe (2). Pourtant, Ankara reconnut formellement l'√Čtat d'Isra√ęl le 28 mars 1949, moins d'un an apr√®s sa d√©claration d'ind√©pendance. Ce mouvement de balancier, entre acceptation et rejet, forme depuis lors la trame des relations bilat√©rales : la Turquie souffle le chaud et le froid, en fonction du contexte international et r√©gional et de sa propre situation domestique.

De 1948 à la fin des années 1980 : tensions et rapprochements

Le premier repr√©sentant turc en Isra√ęl, Seyfullah Esim, pr√©senta ses lettres de cr√©ances au premier pr√©sident de l'√Čtat d'Isra√ęl, Cha√Įm Weizmann, le 3 juillet 1950 (√† sa r√©sidence de Rehovot, et non pas √† J√©rusalem). Ce n'est que plus tard, √† partir de 1952, que les deux pays √©lev√®rent le niveau de leurs repr√©sentations respectives au rang d'ambassades. Cette √©volution refl√©tait la d√©cision strat√©gique qu'avait prise la Turquie : l'alignement sur l'Ouest au d√©but de la guerre froide, mat√©rialis√© par son adh√©sion √† l'Otan.

Certains analystes turcs attribuent √©galement cette √©volution √† la volont√© de prendre une revanche sur la trahison commise par la p√©ninsule arabique (l'Arabie saoudite d'aujourd'hui) qui, pendant la Premi√®re Guerre mondiale, s'√©tait alli√©e √† la Grande-Bretagne contre l'Empire ottoman - lequel √©tait, de son c√īt√©, alli√© √† l'Allemagne. √Ä l'inverse, l'adh√©sion de la Turquie au Pacte de Bagdad de 1955 provoqua un refroidissement dans ses relations avec Isra√ęl, m√™me si la nature et les intentions de cette alliance √©taient avant tout anti-sovi√©tiques (3). √Ä cette √©poque - et c'est encore le cas aujourd'hui -, la Turquie percevait les nouveaux d√©veloppements g√©ostrat√©giques dans la r√©gion comme autant d'occasions de faire valoir son poids politique. En 1955, cette affirmation passait par un alignement sur l'Ouest et sur ses relais dans la r√©gion - en l'occurrence, le Pakistan et l'Irak.

√Ä la suite de l'attaque du canal de Suez par Isra√ęl (alors alli√© √† la France et √† la Grande-Bretagne), la Turquie rappela son ambassadeur, tout en maintenant un charg√© d'affaires √† Tel-Aviv. Isra√ęl en fit de m√™me √† Ankara. Mais, rapidement, la situation r√©gionale connut une nouvelle √©volution. En 1958, la r√©volution baasiste en Irak et la cr√©ation cette m√™me ann√©e de l'Union arabe par l'√Čgypte et la Syrie mirent fin au pacte de Bagdad. Tous les r√©gimes non arabes situ√©s √† la p√©riph√©rie - la Turquie, Isra√ęl, l'Iran et l'√Čthiopie - converg√®rent vers un int√©r√™t commun : tenir t√™te √† ces forces radicalement anti-am√©ricaines. Ces consid√©rations g√©ostrat√©giques conduisirent ces quatre √Čtats p√©riph√©riques √† sceller un pacte informel.

C'est cette p√©riode de la fin des ann√©es 1950 et du d√©but des ann√©es 1960 qui vit le d√©veloppement spectaculaire des relations bilat√©rales d'Isra√ęl avec chacun de ces pays, dont la Turquie, dans tous les domaines : diplomatique, s√©curitaire, commercial et agricole.

L'√©ruption du conflit chypriote apr√®s l'ind√©pendance de l'√ģle en 1960, puis la guerre des Six Jours en 1967 provoqu√®rent un nouveau tournant dans les relations (4). Avant m√™me cette guerre, le volet militaire de la coop√©ration bilat√©rale √©tait en suspens. Les liens se d√©t√©rior√®rent d√®s 1967, et les relations commerciales furent interrompues deux ans plus tard, en 1969. Que ce soit en 1967 ou durant la guerre du Kippour en 1973, la Turquie interdit aux √Čtats-Unis d'utiliser la base militaire d'Incirlik pour acheminer de l'aide √† Isra√ęl. Cette prise de position explique que les pays arabes producteurs de p√©trole aient d√©cid√© d'√©pargner la Turquie pendant la crise p√©troli√®re de 1973-1974. En 1975, conform√©ment √† sa nouvelle politique, Ankara soutint la r√©solution de l'Assembl√©e g√©n√©rale des Nations unies qui assimilait le sionisme au racisme.

Cette inclination vers le monde arabe, dans les ann√©es 1970, au d√©triment du lien avec Isra√ęl, n'apporta pas le r√©sultat esp√©r√©, √† savoir le soutien des √Čtats arabes aux revendications turques dans le conflit chypriote. Cette absence de retour (5) explique sans doute, en partie, le soutien qu'Ankara apporta √† l'√©vacuation de la majorit√© des 4 500 Juifs de Syrie √† la fin des ann√©es 1970, principalement vers l'Europe et les √Čtats-Unis. Le coup d'√Čtat militaire de 1980 en Turquie ouvrit une longue p√©riode domin√©e par la figure de Turgut √Ėzal, d'abord au poste de premier ministre entre 1983 et 1989, puis en tant que pr√©sident jusqu'en 1993. Les relations entre Ankara et Washington s'am√©lior√®rent, mais leur impact sur les rapports avec Isra√ęl ne fut pas imm√©diat - et cela, pas uniquement du fait de la Turquie.

En 1981-1982, Isra√ęl d√©truisit le r√©acteur nucl√©aire irakien d'Osirak, fit de J√©rusalem sa capitale unifi√©e, annexa le plateau du Golan et occupa une partie du Liban, dont la capitale Beyrouth. Dans ces circonstances, il √©tait difficile √† Ankara d'entamer un rapprochement avec l'√Čtat h√©breu. De fait, ces √©volutions eurent pour cons√©quence une r√©duction de la repr√©sentation turque √† Tel-Aviv et la fermeture du consulat de Turquie √† J√©rusalem-Ouest. Mais la seconde moiti√© des ann√©es 1980 vit, de nouveau, un r√©chauffement graduel des relations.

Des rencontres diplomatiques de haut niveau eurent lieu, d'abord √† New York et en Europe, pour finalement se tenir en Turquie m√™me. Les diplomates isra√©liens en poste aux √Čtats-Unis re√ßurent pour consigne de faire pression sur les membres du Congr√®s afin qu'ils rejettent une proposition de loi redout√©e par Ankara. Cette proposition devait instaurer le 24 avril comme jour de la comm√©moration des tragiques √©v√©nements de 1915 qui aboutirent aux massacres de centaines de milliers d'Arm√©niens.

Les années 1990 : une proximité sans nuages

La conf√©rence de Madrid, en 1991, constitua une √©tape d√©cisive dans l'am√©lioration des relations bilat√©rales. Cette conf√©rence lan√ßa un processus qui vit Isra√ęl et la plupart de ses voisins arabes s'engager dans des n√©gociations sur les principales questions r√©gionales. Les pourparlers se d√©roul√®rent au sein de cinq groupes de travail consacr√©s √† l'eau, √† l'environnement, √† la r√©duction des armements, √† la question des r√©fugi√©s et √† la coop√©ration √©conomique. La Turquie participa activement aux d√©bats : des diplomates turcs jou√®rent, en particulier, un r√īle crucial dans les discussions sur la r√©duction des armements, enjeu tr√®s sensible pour Isra√ęl comme pour les √Čtats arabes. Cette implication turque dans la conf√©rence de Madrid contribua au retour d'un ambassadeur turc √† Tel-Aviv, en d√©cembre 1991.
Les accords d'Oslo sign√©s en 1993 entre Isra√ęl et l'OLP, puis le trait√© de paix isra√©lo-jordanien de 1994 ont facilit√© la normalisation des relations turco-isra√©liennes. L'Inde et la Chine suivirent le m√™me chemin puisqu'elles √©tablirent, chacune de son c√īt√©, des relations diplomatiques de plein droit avec l'√Čtat h√©breu.

Dans le m√™me temps, la Turquie souhaitait moderniser son appareil militaire. Les √Čtats-Unis comme l'Europe rechignaient √† s'associer √† ce projet, pour ne pas pr√™ter le flanc aux critiques, sp√©cialement sur la question du respect des droits de l'homme par Ankara. Cons√©quence : Isra√ęl apparaissait comme un partenaire naturel pour le gouvernement turc. De fait, pendant toute la seconde moiti√© de la d√©cennie 1990 et jusqu'au milieu de la suivante, la coop√©ration militaire entre les deux pays connut un fort d√©veloppement. Des accords militaires bilat√©raux furent sign√©s au milieu des ann√©es 1990. Ils portaient sur des transferts de technologies, des manoeuvres conjointes et des √©changes de renseignements. Ces accords permirent, entre autres progr√®s, la mise √† niveau de nombreux syst√®mes d'armes de la Turquie (sur terre, en mer et dans les airs) ainsi que la fourniture de nouveaux √©quipements isra√©liens.
Mais les relations bilatérales se développèrent bien au-delà du seul domaine militaire.

Les pr√©sidents isra√©liens Cha√Įm Herzog et Ezer Weizman se rendirent en Turquie √† plusieurs reprises, et le pr√©sident turc Suleyman Demirel effectua deux visites officielles en Isra√ęl, en 1996 et en 1999. Les deux pays sign√®rent un accord de libre-√©change en 1996 - accord qui, du point de vue isra√©lien, rev√™tait une importance plus politique qu'√©conomique. Depuis la signature de cette convention, la balance commerciale est d'ailleurs clairement d√©s√©quilibr√©e en faveur de la Turquie (1,8 milliard de dollars d'exportations turques vers Isra√ęl contre 1,3 milliard de dollars d'importations, en 2010 ; la tendance s'est confirm√©e en 2011, la Turquie ayant cette ann√©e-l√† export√© pour 2,17 milliards de dollars vers Isra√ęl).

M√™me la victoire du Parti de la prosp√©rit√© et de son virulent leader Necmettin Erbakan, qui obtint le poste de premier ministre en 1996, ne mit pas fin √† ce processus de rapprochement. Mais le mandat d'Erbakan fut brutalement interrompu par un coup d'√Čtat militaire en f√©vrier 1997, et son parti fut interdit (6).

Last but not least : les n√©gociations entre Isra√ęl et l'Autorit√© palestinienne, qui culmin√®rent en 1999-2000 avec les discussions sur un r√®glement g√©n√©ral de la question palestinienne, confort√®rent le gouvernement turc dans sa volont√© de d√©velopper ses relations avec Isra√ęl.

L'ère de l'AKP

La nouvelle approche d'Ankara


Avant m√™me l'arriv√©e du Parti de la justice et du d√©veloppement (AKP) au pouvoir √† Ankara suite √† sa victoire aux √©lections de d√©cembre 2001, les √©v√©nements ne pr√©sageaient rien de bon pour les relations bilat√©rales. Les discussions isra√©lo-palestiniennes capot√®rent √† la fin 2000, et la seconde Intifada √©clata dans la foul√©e, avec son lot d'op√©rations terroristes dirig√©es contre les civils isra√©liens. Les repr√©sailles men√©es par Isra√ęl furent mal per√ßues en Turquie (et plus largement en Europe). Les attentats du 11 septembre 2001 √† New York et √† Washington vinrent ajouter une dose de tension : de nombreux musulmans, y compris en Turquie, voulurent y voir une phase du ¬ę choc des civilisations ¬Ľ en cours entre l'Islam et l'Occident - Occident auquel √©tait clairement assimil√© Isra√ęl. Au d√©but de l'ann√©e 2003, le nouveau gouvernement turc dirig√© par l'AKP suivit une d√©cision du Parlement interdisant √† la coalition internationale d'utiliser l'espace a√©rien turc pour l'invasion de l'Irak.

Il n'emp√™che : malgr√© la d√©gradation de l'environnement r√©gional qui avait d√©marr√© avant l'arriv√©e au pouvoir de l'AKP et qui se poursuivit par la suite - et en d√©pit des prises de position d'Ahmet Davutoglu, √† l'√©poque conseiller diplomatique du premier ministre Erdogan -, les relations avec Isra√ęl demeur√®rent stables. Dans son ouvrage consacr√© √† la ¬ę profondeur strat√©gique ¬Ľ de la Turquie, celui qui est aujourd'hui le ministre des Affaires √©trang√®res du gouvernement d'Ankara dessine un pays assis √† l'intersection de plusieurs aires politiques et pr√īne une politique √©trang√®re visant √† √©viter tout probl√®me avec ses voisins directs. Point essentiel : il voit dans l'islam un atout important du pays dans son environnement politique imm√©diat.

L'une des premi√®res √©volutions dues √† cette approche fut le changement d'attitude √† l'√©gard de la Syrie. Avant l'av√®nement de l'AKP, les relations avec Damas √©taient tendues. Les autorit√©s turques faisaient r√©guli√®rement valoir leurs griefs contre l'assistance dont le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) b√©n√©ficiait en Syrie : les troupes de l'organisation kurde pouvaient s'entra√ģner et op√©rer librement sur le territoire syrien. Sous la menace d'Ankara, le gouvernement de Damas dut se r√©soudre √† annuler l'asile accord√© √† Abdullah √Ėcalan et √† mettre un terme aux activit√©s du PKK sur son sol. Les deux pays sign√®rent √©galement un accord de libre-√©change, organis√®rent des manoeuvres militaires conjointes et multipli√®rent les visites diplomatiques de haut rang.

En mars 2003, l'interdiction faite √† la coalition internationale d'utiliser l'espace a√©rien turc pour acheminer des troupes vers le front nord de l'Irak n'eut pas d'effet imm√©diat sur les relations avec Isra√ęl. Elle souleva toutefois une certaine inqui√©tude √† Tel-Aviv dans la mesure o√Ļ elle refl√©tait un changement de ton susceptible, √† terme, de se retourner contre l'√Čtat h√©breu.

Le 6 juin 2004, le quotidien Ha'aretz publia un long entretien avec le premier ministre turc. Les propos de Recep Tayyip Erdogan indiquaient assez clairement l'√©volution √† court terme des relations entre les deux pays. Alors que la seconde Intifada faisait encore rage, le chef du gouvernement turc qualifiait les r√©actions isra√©liennes de ¬ę terrorisme d'√Čtat ¬Ľ.
¬ę Aujourd'hui - explique-t-il -, les victimes sont les Palestiniens. Et malheureusement, le peuple d'Isra√ęl traite les Palestiniens de la m√™me mani√®re que les Juifs furent trait√©s il y a de cela cinq cents ans. Isra√ęl bombarde la population - des civils - √† partir d'h√©licopt√®res, tue sans discernement des enfants, des femmes et des personnes √Ęg√©es, et rase leurs maisons avec ses bulldozers. ¬Ľ

Malgr√© ces critiques acerbes et l'allusion √† des civils palestiniens tu√©s par des h√©licopt√®res, Israel Aerospace Industries, au m√™me moment, fournit encore dix drones Heron √† la Turquie, tandis qu'Israel Military Industries poursuivait son contrat de mise √† niveau des chars M60 que la Turquie avait achet√©s aux √Čtats-Unis. Et il ne s'agit l√† que de deux des principaux contrats d'armement pass√©s entre les deux pays ! D'autres accords furent discut√©s jusqu'√† l'affaire de l'Avi Marmara, en 2010, qui poussa Ankara √† suspendre la coop√©ration. Les contrats d'armement sign√©s entre les deux pays au cours des dix derni√®res ann√©es sont estim√©s √† un total de 4,5 milliards de dollars.

Autre illustration de cette relation √† g√©om√©trie variable : la retenue avec laquelle Isra√ęl a abord√© la question de l'utilisation de l'espace a√©rien turc par des avions-cargos iraniens. Ces avions charg√©s d'armes se dirigeaient vers Damas, d'o√Ļ les cargaisons √©taient achemin√©es jusqu'aux mains du Hezbollah. Mise au pied du mur par des renseignements pr√©cis sur ces vols (renseignements livr√©s par les services am√©ricains ou isra√©liens), la Turquie intercepta quelques appareils mais en laissa filer la majorit√©. Il faut ajouter √† ce complexe √©cheveau que les pilotes isra√©liens s'entra√ģnaient alors dans ce m√™me espace a√©rien emprunt√© par les avions iraniens en route pour Damas ! L'exigu√Įt√© de l'espace a√©rien isra√©lien oblige, en effet, les pilotes de Tsahal √† se d√©placer vers les zones plus vastes et plus accident√©es de la Turquie pour s'entra√ģner sur ces h√©licopt√®res qui, d'apr√®s les accusations port√©es par Erdogan, servaient √† tirer sur les civils palestiniens... Apr√®s le refroidissement des relations bilat√©rales, l'arm√©e de l'air isra√©lienne d√©pla√ßa ses entra√ģnements vers la Roumanie et la Gr√®ce.

La Turquie, un m√©diateur entre Isra√ęl et les Palestiniens
Le kal√©idoscope des relations isra√©lo-turques s'est enrichi de nouvelles combinaisons au cours de l'ann√©e 2006. Erdogan eut des mots tr√®s durs apr√®s l'attaque du Liban par Isra√ęl, cons√©cutive √† l'enl√®vement de soldats de Tsahal par le Hezbollah.

¬ę Cette guerre est injuste ¬Ľ, d√©clara-t-il, en Malaisie, devant l'Organisation des pays de la Conf√©rence islamique, avant d'ajouter que l'intervention isra√©lienne ne faisait qu'alimenter la haine √† l'√©gard de l'√Čtat h√©breu. En outre, la Turquie contribua par des moyens navals et terrestres √† la Force int√©rimaire des Nations unies pour le Liban (FINUL), dans le cadre de la r√©solution 1701 du Conseil de s√©curit√© qui renfor√ßait ce contingent. Cette participation soulignait la volont√© d'Ankara de jouer un r√īle actif dans la r√©gion.
Les relations que la Turquie entretient avec le Hamas constituent √©galement un cas d'esp√®ce : Ankara fut la premi√®re capitale √† reconna√ģtre le gouvernement du Hamas √† Gaza, √† la suite des √©lections de 2006.

Cette d√©cision repr√©sente une manifestation √©clatante de l'approche pr√īn√©e par le ministre des Affaires √©trang√®res Ahmet Davutoglu : d'apr√®s lui, la Turquie doit r√©agir tr√®s rapidement aux brusques changements politiques du Moyen-Orient (une d√©marche qui fut √©galement mise en oeuvre au moment du ¬ę printemps arabe ¬Ľ). En 2006, donc, la Turquie n'attendit pas que le monde arabe dig√®re ce s√©isme politique que fut la s√©paration entre la bande de Gaza (dirig√©e par le Hamas) et la Cisjordanie. Elle d√©cida d'ignorer la ligne d√©finie par le Quartette (Union europ√©enne, √Čtats-Unis, Russie et Nations unies), qui exigeait comme pr√©alable √† tout dialogue avec le Hamas que le mouvement islamiste reconnaisse Isra√ęl, s'engage √† respecter les accords pass√©s entre l'OLP et l'√Čtat h√©breu et renonce au terrorisme. Ankara opta r√©solument pour une politique de rapprochement avec l'organisation au pouvoir √† Gaza. Il a m√™me √©t√© r√©v√©l√©, tout r√©cemment, que la Turquie avait invit√© Isma√ęl Haniyeh, le premier ministre du Hamas √† Gaza, √† se rendre √† Ankara pour y recevoir une aide de 300 millions de dollars attribu√©e par le gouvernement turc.

Il n'emp√™che : la Turquie avait pour ambition de jouer un r√īle de m√©diateur entre Isra√ęl et ses voisins. Cette ambition fut satisfaite lorsqu'en mai 2008 la Syrie et Isra√ęl r√©v√©l√®rent conjointement la conduite de pourparlers de paix sous les bons auspices d'Ankara. Les pr√©paratifs de ces discussions avaient dur√© plusieurs mois et s'√©taient achev√©s lors de la visite en Turquie du premier ministre isra√©lien Ehoud Olmert, en f√©vrier 2008. Les officiels isra√©liens qui particip√®rent √† ces n√©gociations ne tarissaient pas d'√©loges sur les efforts diplomatiques engag√©s par Ankara. Mais, apr√®s cinq sessions de n√©gociations, le processus fut interrompu du fait de la d√©mission d'Ehoud Olmert, emp√™tr√© dans des probl√®mes judiciaires personnels.

La relation bilatérale en crise

En Isra√ęl, les avis divergent quant √† l'origine exacte de la crise dans les relations avec la Turquie. Ce qui est s√Ľr, c'est que le gouvernement isra√©lien a confi√© √† Ankara le soin de lancer les n√©gociations avec la Syrie au second semestre 2008. Or les enjeux de ces n√©gociations couvrent des questions strat√©giques parmi les plus sensibles pour Isra√ęl. La rupture a donc n√©cessairement eu lieu plus tard, apr√®s la visite d'Olmert dans la capitale turque en d√©cembre 2008. √Ä cette occasion, Erdogan √©voqua la question du blocus de Gaza par l'arm√©e isra√©lienne. Il mit ce sujet sur la table √† la demande du premier ministre du Hamas, Isma√ęl Haniyeh, qui l'avait appel√© peu avant l'arriv√©e d'Olmert √† Ankara (7). Mais, deux jours apr√®s son retour de Turquie, Olmert, sans prendre la pr√©caution d'avertir Erdogan avec qui il venait pourtant de discuter de ce sujet, donna √† Tsahal l'ordre d'intervenir militairement pour mettre fin aux tirs de roquettes en provenance de la bande de Gaza : ce fut l'op√©ration Plomb durci.

Un deuxi√®me coup fut port√©, dans la foul√©e, √† l'orgueil des Turcs, lorsque Benyamin Netanyahou remporta les √©lections de 2009. L'une des premi√®res d√©cisions du nouveau gouvernement fut, en effet, d'interrompre les n√©gociations avec la Syrie. Cette rupture √©tait sans doute l√©gitime, mais elle aurait d√Ľ √™tre annonc√©e √† Erdogan par Netanyahou lui-m√™me ou par un √©missaire de haut rang, en insistant sur le fait qu'Isra√ęl comptait sur la Turquie en cas de reprise des pourparlers.

Malgr√© ces d√©ceptions et ces camouflets inflig√©s √† l'ambition r√©gionale de la Turquie, Ankara ne prit aucune mesure de r√©torsion contre les int√©r√™ts isra√©liens. M√™me la pu√©rile ¬ę diplomatie de la chaise basse ¬Ľ, en janvier 2010 (8), ne provoqua pas de veto turc √† l'adh√©sion d'Isra√ęl √† l'OCDE, au d√©but du mois de mai de la m√™me ann√©e.

C'est quelques jours plus tard, en ce m√™me mois de mai 2010, que les deux gouvernements se retrouv√®rent embarqu√©s dans l'affaire de l'Avi Marmara. Ils n'avaient pas pris la mesure de la d√©termination des membres de la flottille, pr√™ts √† en d√©coudre pour d√©clencher une crise et attirer l'attention de l'opinion internationale. La prise de contr√īle du navire Avi Marmara par les forces isra√©liennes fit neuf morts, dont huit citoyens turcs et un Turco-Am√©ricain. Le jour m√™me, le secr√©taire g√©n√©ral de l'ONU nomma une commission d'enqu√™te pr√©sid√©e par Sir Geoffrey Palmer, ancien premier ministre n√©o-z√©landais. L'ambassadeur Suleyman Ozdem Sanberk, diplomate turc chevronn√©, et Joseph Ciechanover, ancien directeur g√©n√©ral du minist√®re isra√©lien des Affaires √©trang√®res, faisaient √©galement partie de ce panel. Les repr√©sentants turcs et isra√©liens n√©goci√®rent une formule qui, si elle √©tait accept√©e par leurs gouvernements respectifs, mettrait fin √† la crise qu'avait d√©clench√©e l'arraisonnement de l'Avi Marmara.
Ankara avait publiquement exprimé ses exigences : des excuses, un dédommagement et la fin du blocus de la bande de Gaza.

Le ministre turc des Affaires √©trang√®res rappela que son pays avait toujours accord√© l'asile aux Juifs. Il ajouta qu'Ankara avait √©t√©, jusqu'√† la paix isra√©lo-√©gyptienne, l'unique capitale de la r√©gion √† reconna√ģtre Isra√ęl et √† √©tablir des relations normales avec l'√Čtat h√©breu. Et malgr√© ces manifestations de sympathie pass√©es, Isra√ęl √©tait devenu le seul pays √† avoir tu√© des citoyens turcs en temps de paix. Selon lui, les excuses attendues par la Turquie relevaient du simple bon sens. Dans les mois qui suivirent l'incident de l'Avi Marmara, le chef de la diplomatie turque d√©mentit toute volont√© de normaliser les relations diplomatiques entre les deux pays - et cela, malgr√© l'assistance apport√©e par Ankara pour √©teindre le gigantesque incendie du mont Carmel en 2010, au cours duquel plusieurs Isra√©liens perdirent la vie, et malgr√© le soutien apport√© par Isra√ęl √† la suite du tremblement de terre qui frappa la Turquie en octobre 2011. Ces d√©marches constituaient pour Davutoglu de simples gestes humanitaires, qui ne sauraient ob√©ir aux m√™mes r√®gles que les relations politiques entre √Čtats.

S'excuser ou ne pas s'excuser : telle n'est pas la question
Le fait que les repr√©sentants des deux √Čtats continu√®rent √† n√©gocier directement au sein de la commission Palmer (9), et surent trouver une formule commune de r√©solution de la crise, montre que les gouvernements demeuraient √† la recherche d'une solution. Il est √©vident que ces diplomates d'exp√©rience n'ont pu se mettre d'accord que sur un texte dont chaque mot avait √©t√© pr√©alablement approuv√© par leurs premiers ministres respectifs. Cela dit, l'autorit√© dont dispose Netanyahou au sein de son gouvernement est loin d'√™tre absolue. Il est vrai que le ministre des Affaires √©trang√®res, Avigdor Liberman, bien qu'oppos√© √† un accord avec la Turquie, avait clairement laiss√© entendre qu'il ne d√©missionnerait pas si son point de vue √©tait mis en minorit√©. Mais le vice-premier ministre Moshe Yaalon, qui avait particip√© aux deux derniers rounds de n√©gociations avec la Turquie, rejeta, lui, toute id√©e de compromis. Comme tous les opposants √† un arrangement fond√© sur la proposition turque, il souligna l'impr√©cision de la formule propos√©e, ainsi que son manque d'ambition au vu des nouvelles r√©alit√©s du Moyen-Orient (10).

Six mois apr√®s l'incident de l'Avi Marmara, l'ensemble de la r√©gion fut √©branl√© par le ¬ę printemps arabe ¬Ľ. Les structures politiques traditionnelles, les alliances et les r√©gimes sont aujourd'hui sens dessus dessous : c'est toute la zone qui est redessin√©e. Dans ce nouvel environnement, la Turquie a fait une fois de plus la preuve de sa souplesse et de sa capacit√© d'adaptation. En √Čgypte et en Libye, Ankara fut parmi les premi√®res capitales, presque en m√™me temps que Washington, √† abandonner Moubarak et Kadhafi. Le cas de l'√Čgypte ne repr√©sente pas une surprise dans la mesure o√Ļ les deux pays, concurrents pour la supr√©matie politique et √©conomique aupr√®s des √Čtats arabes producteurs de p√©trole, n'entretenaient pas des relations tr√®s amicales. Le l√Ęchage du r√©gime syrien de Bachar al-Assad est, en revanche, plus √©tonnant. En effet, quelques mois seulement avant d'offrir aux rebelles un appui politique et un abri en territoire turc, Ankara proc√©dait encore √† des exercices conjoints avec l'arm√©e syrienne ! Du fait de ce changement d'attitude, la popularit√© d'Erdogan atteignit des sommets dans les soci√©t√©s arabes, sp√©cialement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Le ¬ę mod√®le turc ¬Ľ conna√ģt un net regain d'int√©r√™t dans la r√©gion. Il fait m√™me office de r√©f√©rence car il a permis √† un parti islamiste d'exercer le pouvoir dans le cadre d'un √Čtat encore tr√®s attach√© √† son caract√®re la√Įque. Les auteurs de ce mod√®le ont, par surcro√ģt, r√©ussi √† adapter le syst√®me judiciaire, politique et √©conomique de fa√ßon √† rendre la Turquie √©ligible √† une entr√©e dans l'Union europ√©enne. L'approche turque n'est peut-√™tre pas consid√©r√©e comme id√©ale en √Čgypte, o√Ļ les salafistes pourraient tout √† fait participer √† un gouvernement de coalition. Mais l'int√©r√™t qu'elle suscite est r√©el en Tunisie, au Maroc, en Palestine et en Syrie.

Dans ce nouveau Moyen-Orient, une normalisation des relations avec Isra√ęl serait tout sauf un atout pour la Turquie, qui pourrait bien se satisfaire de la situation actuelle. Depuis qu'Ankara a accept√© le d√©ploiement des radars de l'Otan sur son sol (11), la Turquie ne craint plus les prises de position qui lui seraient d√©favorables de la part d'un Congr√®s am√©ricain acquis √† la cause d'Isra√ęl.

Le retrait d√©finitif d'Irak, les bouleversements potentiels en Syrie et la campagne en cours contre le programme nucl√©aire iranien constituent autant de raisons pour Washington de travailler de fa√ßon constructive avec Ankara. L'int√©r√™t des √Čtats-Unis est donc d'aplanir les diff√©rends entre Isra√ęl et la Turquie, mais Washington donnera la priorit√© √† une relation apais√©e avec cette derni√®re plut√īt qu'√† une r√©solution de la crise d√©clench√©e par l'assaut de l'Avi Marmara.

Pour Isra√ęl, la situation n'est pas tr√®s encourageante : faire revenir la relation bilat√©rale au niveau d'avant l'incident pourrait tr√®s bien ne constituer qu'un coup d'√©p√©e dans l'eau. La coop√©ration dans le domaine de la d√©fense ne pourra, de toute mani√®re, pas retrouver son niveau ant√©rieur. Ne serait-ce que parce que les g√©n√©raux qui se trouvaient alors √† la t√™te de la marine et de l'arm√©e de l'air turques ont, depuis, √©t√© √©vinc√©s ou emprisonn√©s, dans le cadre de la campagne de reprise en main de l'arm√©e lanc√©e par le gouvernement. Il demeure √©galement peu probable que, m√™me apr√®s d'√©ventuelles excuses isra√©liennes, la Turquie reprenne ses approvisionnements en armes aupr√®s de l'√Čtat h√©breu. Le retour des ambassadeurs turc et isra√©lien √† Tel-Aviv et √† Ankara ne constituerait, √† cet √©gard, qu'un geste symbolique dont la port√©e op√©rationnelle serait sans v√©ritable cons√©quence sur le contenu et la qualit√© des relations. Par ailleurs, si les liens politiques et militaires ont souffert ces derni√®res ann√©es, les √©changes √©conomiques, eux, sont rest√©s florissants et n'appellent aucune intervention des gouvernements : les connexions commerciales peuvent sans dommage √™tre laiss√©es aux bons soins du secteur priv√©.
Que faire ?

Il est clair que l'exigence turque la plus difficile √† satisfaire est la demande d'excuses officielles. Il serait ais√© pour Isra√ęl de contribuer √† un fonds d'indemnisation des familles dont des membres ont √©t√© tu√©s lors de l'assaut sur l'Avi Marmara. Quant au blocus de Gaza, il est d√©j√† largement lettre morte, la plupart des marchandises pouvant entrer dans le territoire via les postes-fronti√®res isra√©liens, ou par contrebande √† partir de l'√Čgypte.

Mais, pour convaincre les ministres isra√©liens d'exprimer des excuses publiques, il faudra que la Turquie dise clairement quels seraient les termes d'un retour au statu quo ante. La d√©cision de geler les relations officielles prise par la Turquie touche aux activit√©s gouvernementales bilat√©rales, mais Ankara bloque √©galement toute coop√©ration d'importance entre Isra√ęl et l'Otan. Encore plus grave : la Turquie s'est engag√©e dans des op√©rations que les Isra√©liens per√ßoivent comme des atteintes √† leurs int√©r√™ts strat√©giques de long terme.

Exemple : le 17 mai 2010, la Turquie et le Br√©sil ont propos√© aux Iraniens un arrangement concernant leur programme nucl√©aire. Cette proposition consistait essentiellement √† sugg√©rer que l'Iran fasse retraiter son uranium en Turquie et re√ßoive en retour 120 kilos d'uranium enrichi √† 20 % pour un usage m√©dical. Les √Čtats-Unis n'ont pas r√©ussi √† dissuader Ankara de formuler cette proposition √† T√©h√©ran. √Ä Tel-Aviv, on s'en doute, les craintes √©taient grandes que l'Iran ne cherche √† saisir cette occasion pour poursuivre ses activit√©s nucl√©aires en √©change de concessions mineures.

D'autres tensions commencent √† se faire jour autour de l'exploration de gisements potentiels de gaz naturel en mer M√©diterran√©e. La Turquie √©met syst√©matiquement des protestations √† destination des √Čtats et des compagnies qui signent des accords avec la r√©publique de Chypre sans prendre en compte la partie nord de l'√ģle (c'est-√†-dire la r√©publique turque de Chypre du Nord). Or Tel-Aviv a justement sign√© un accord de d√©limitation des zones √©conomiques exclusives avec Nicosie en d√©cembre 2010.

Ankara tient naturellement √† pr√©server sa libert√© d'action et son droit √† critiquer la politique et les actions isra√©liennes sur la question palestinienne. Le gouvernement isra√©lien, de son c√īt√©, cherche √† √©viter √† tout prix un sc√©nario qui le ridiculiserait aux yeux de ses citoyens. Ce sc√©nario verrait Tel-Aviv pr√©senter des excuses √† la Turquie pour l'affaire de l'Avi Marmara et √™tre tout de m√™me humili√© par les d√©clarations belliqueuses des dirigeants d'Ankara.
Des fuites dans la presse laissent entendre que les √Čtats-Unis auraient tent√© en 2011 de forger un compromis acceptable par les deux gouvernements. Il demeure cependant peu probable que cette m√©diation officieuse de Washington puisse se substituer au dialogue direct, indispensable pour d√©samorcer les conflits futurs.

Quel avenir pour la relation bilatérale ?

Les changements en cours au Moyen-Orient offrent ind√©niablement √† la Turquie et √† Isra√ęl des chances nouvelles d'am√©liorer leurs liens, mais ils g√©n√®rent √©galement des domaines de friction. L'arriv√©e au pouvoir, dans plusieurs √Čtats arabes, de partis fond√©s sur l'id√©ologie islamiste ouvre la voie √† une coop√©ration entre l'AKP, qui dirige la Turquie, et ces gouvernements. Si de nouvelles √©lections ont lieu √† Gaza et en Cisjordanie, elles d√©boucheront sans doute sur un gouvernement dirig√© par le Hamas. Confront√©s √† une telle issue, la Turquie et Isra√ęl prendront certainement des positions antagonistes. En Syrie, lorsque le r√©gime de Bachar al-Assad sera remplac√©, si le nouveau gouvernement de transition est form√© par le Conseil national syrien cr√©√© √† Istanbul en ao√Ľt 2011, la Turquie se percevra naturellement comme son parrain. Dans ce cas, Ankara appellera probablement √† une reprise des pourparlers entre Isra√ęl et la Syrie portant sur le plateau du Golan, avant m√™me que la fi√®vre politique soit retomb√©e √† Damas.

Simultan√©ment, la question nucl√©aire pourrait se transformer en une pomme de discorde entre Isra√ęl et la Turquie. Depuis 1974, Ankara caresse l'id√©e de construire un r√©acteur nucl√©aire civil. Le site d'Akkuyu, sur la c√īte m√©diterran√©enne, a √©t√© s√©lectionn√© √† cette fin la m√™me ann√©e, mais les activit√©s y ont √©t√© interrompues √† plusieurs reprises depuis. En 2010, la Russie et la Turquie ont sign√© un accord sur le nucl√©aire, aux termes duquel la compagnie √©tatique russe Rosatom construirait et - en tout cas au d√©but - poss√©derait pleinement la centrale, dont l'entr√©e en service est pr√©vue entre 2016 et 2019. Cet accord couvre √©galement la coop√©ration pour le cycle du combustible nucl√©aire, notamment pour le retraitement des mat√©riaux fissiles et radioactifs usag√©s.

Si les efforts visant √† mettre fin au programme nucl√©aire iranien venaient √† √©chouer, la Turquie serait confront√©e √† un s√©rieux dilemme et pourrait tr√®s bien c√©der √† la tentation de d√©velopper des capacit√©s militaires similaires. Les attaques de l'arm√©e de l'air isra√©lienne contre le r√©acteur irakien d'Osirak en 1981 et les installations nucl√©aires militaires syriennes (12) ne pourraient en aucun cas √™tre reproduites en ce qui concerne la Turquie. M√™me les efforts technologiques actuellement d√©ploy√©s par Isra√ęl pour ralentir les progr√®s iraniens dans ce domaine seraient difficiles √† mettre en oeuvre.

Certes, il est peu probable qu'Ankara prenne, dans le futur pr√©visible, la d√©cision de d√©velopper un programme nucl√©aire militaire ; mais il n'en demeure pas moins que la simple √©vocation d'une telle hypoth√®se rendrait les relations avec l'√Čtat h√©breu incandescentes.

√Ä l'oppos√© de ces sombres perspectives, un rapprochement n'est pas impossible. La fin de la mainmise de l'Iran sur la Syrie repr√©senterait ind√©niablement une avanc√©e positive pour Isra√ęl, ne serait-ce que parce qu'elle provoquerait probablement l'affaiblissement du Hezbollah. Si Ankara devenait le nouveau parrain de Damas, c'est m√™me l'ensemble des n√©gociations r√©gionales sur l'eau qui pourrait changer de configuration : il serait alors possible de modifier le d√©bit de l'Euphrate vers la Syrie, ce qui aurait des r√©percussions en cascade sur le Yarmuk puis le Jourdain, qui conna√ģt de tr√®s s√©v√®res probl√®mes d'approvisionnement.

Le domaine √©nerg√©tique rec√®le, lui aussi, une possible convergence d'int√©r√™ts, en particulier dans l'exploitation offshore du gaz naturel. Les gisements d√©couverts dans la zone √©conomique exclusive d'Isra√ęl d√©passent largement les besoins domestiques de l'√Čtat h√©breu. C'est √©galement le cas pour Gaza. Et les explorations r√©centes au large du Liban, de la Syrie et de Chypre donnent √† penser que toute la r√©gion pourrait bien devenir un acteur de poids sur le march√© international. L'approche √©conomique la plus rationnelle pour tous ces pays serait de s'unir pour acheminer la production vers l'Extr√™me-Orient ou l'Europe, dans ce dernier cas gr√Ęce √† un pipeline ou √† un terminal de gaz naturel liqu√©fi√© conjoint. Au vu des quantit√©s d√©couvertes, de la localisation des gisements et des co√Ľts de transit, l'utilisation du territoire turc pour l'acheminement pourrait tr√®s bien √™tre l'option la plus rationnelle. Ce sc√©nario est difficile √† imaginer dans la configuration politique actuelle du Moyen-Orient, mais la logique √©conomique pourrait pr√©valoir. Il serait, en effet, plus ais√© pour tous les acteurs de trouver un modus operandi qui s'appuie sur une tierce partie - la Turquie - plut√īt que de rechercher un impossible accord multilat√©ral.

La recherche d'une attitude commune face √† l'Union europ√©enne constitue un autre domaine potentiel de coop√©ration entre Isra√ęl et la Turquie. √Ä supposer que l'Europe survive √† la crise financi√®re qu'elle traverse actuellement et d√©veloppe ses capacit√©s politiques et s√©curitaires, il y a fort √† parier que tant Isra√ęl que la Turquie continueront alors √† voir dans l'UE bien plus qu'un gigantesque march√©. Les n√©gociations sur l'adh√©sion de la Turquie ont connu un ralentissement avant m√™me la crise financi√®re, et la Grande-Bretagne, qui avait promu la candidature turque, en particulier lors de la pr√©sidence britannique de l'UE au deuxi√®me semestre 2004, a vu ses positions s'effriter. Londres ne pourra vraisemblablement plus contrebalancer l'opposition exprim√©e par la France et l'Allemagne √† l'id√©e d'une adh√©sion d'Ankara. Mais ces deux pays, piliers de l'UE, devront en retour proposer des options alternatives s√©rieuses. Les dirigeants europ√©ens ont bien conscience que les propositions qu'ils feront doivent compenser le sentiment de trahison et de vexation qui commence √† √©merger en Turquie √† l'√©gard de l'Europe. L'approche du ¬ę partenariat privil√©gi√© ¬Ľ pr√īn√©e par Berlin correspond peu ou prou √† la relation qu'Isra√ęl souhaite √©galement √©tablir avec l'UE. Isra√ęl et la Turquie pourraient tout √† fait unir leurs efforts pour pr√©senter des propositions, conjointes ou coordonn√©es, en vue de d√©finir le cadre qui leur permettrait de tirer tous les b√©n√©fices d'un tel partenariat - des b√©n√©fices aussi proches que possible des avantages offerts par une adh√©sion pleine et enti√®re.

Trois remarques pour conclure...

1.
L'incident de l'Avi Marmara n'est pas un accident. Même si cette crise n'est pas le résultat d'une action délibérée du gouvernement turc et même si le gouvernement israélien n'avait pas planifié une action violente, l'événement révèle les directions divergentes prises par les deux pays au cours de la dernière décennie.

2. L'incertitude qui r√©sulte des soul√®vements populaires dans le monde arabe pourrait encore exacerber les tensions dans les relations entre les deux pays. Nous l'avons dit : les √©volutions en cours font √©merger √† la fois des possibilit√©s de coop√©ration et d'opposition. Pour parvenir √† g√©rer ces bouleversements de mani√®re responsable, les deux pays devraient s'efforcer de r√©soudre au plus vite le principal point de friction - les excuses exig√©es par la Turquie -, afin de pouvoir reprendre leur dialogue strat√©gique. Il faudra certainement du temps pour laisser cicatriser les plaies politiques et pour restaurer la confiance n√©cessaire √† un tel dialogue. Mais l'objectif de politique √©trang√®re affich√© par le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoglu, qui souhaite avoir ¬ę z√©ro probl√®me avec ses voisins ¬Ľ, pourrait s'av√©rer par trop ambitieux.

3. Les tensions avec Isra√ęl d√©passent le cadre des relations bilat√©rales et transcendent les probl√®mes qu'ont eu √† affronter les deux pays. Mais la richesse de leurs relations pass√©es nous conduit n√©anmoins √† conclure qu'ils surmonteront la crise actuelle. Malgr√© des points de vue oppos√©s sur plusieurs questions r√©gionales de premier plan, la Turquie et Isra√ęl ne se posent pas en concurrents au Moyen-Orient. On peut donc s'attendre √† ce que les turbulences politiques r√©gionales actuelles et la crise √©conomique mondiale contraignent finalement les deux pays √† reprendre leur coop√©ration - et cela, m√™me si l'ordre du jour des discussions doit √™tre diff√©rent de celui qui pr√©valait √† la fin 2008.





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Source/Lien : Politique Internationale



   
 
   
 
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