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Le pianiste turc Fazil Say condamné pour "insulte aux valeurs religieuses"
Publié le :

LE MONDE | 16.04.2013 à 15h13 • Mis à jour le 16.04.2013 à 15h58

Par Guillaume Perrier

Istanbul, correspondance.

Sa condamnation a laissé Fazil Say sans voix. "Je ne veux pas faire de commentaires", a-t-il répondu, lundi 15 avril, après avoir été déclaré coupable d'"insulte aux valeurs religieuses" par un tribunal d'Istanbul et condamné à dix mois de prison avec sursis, une peine qu'il devra purger en cas de récidive d'ici à cinq ans, ce qui le condamne à un long silence.

Le pianiste de renommée mondiale, dont le procès était suivi avec attention en Turquie comme à l'étranger, s'est dit "très triste de cette décision de justice rendue au nom de [son] pays", dans un message diffusé sur sa page Facebook. "Davantage que pour ma personne, cette condamnation, alors que je n'ai commis aucun crime, est inquiétante pour la liberté de croyance et la liberté d'expression en Turquie."

Fazil Say avait lancé sur Twitter quelques messages moqueurs contre l'islam et certains symboles religieux comme l'appel à la prière du muezzin. "Qu'est-ce qui justifie cet empressement ?", avait-il tweeté en entendant un muezzin expédier son devoir en vingt secondes. "Un rendez-vous galant ? Un dîner au raki ?" Dans un autre tweet : "Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçus, mais s'il y a un pou, un médiocre, un voleur, un bouffon, c'est toujours un islamiste."

Athée revendiqué, M. Say manie régulièrement l'ironie et le sarcasme contre le conservatisme religieux, qu'il estime de plus en plus visible dans son pays depuis l'arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan, formation politique qu'il déteste ouvertement. Lors de la première audience de son procès, en octobre 2012, le pianiste était venu clamer son innocence en assurant qu'aucun de ses messages "n'avait pour objectif d'insulter, d'humilier" l'islam et ses adeptes.

"TOUT CELA EST POLITIQUE"

Il avait expliqué avoir essentiellement reproduit des vers du poète persan Omar Khayyam, également répétés par des centaines d'internautes. Pour lui, "tout cela est politique". "Derrière, il y a des gens de l'AKP. Ils veulent me faire croire en Dieu en me faisant passer un an et demi en prison", avait-il affirmé en décembre, au cours d'une émission télévisée. Il avait ensuite menacé de s'exiler au Japon en cas de condamnation.

Deux citoyens turcs, proches de la secte du gourou créationniste Adnan Oktar, sont à l'origine de la plainte déposée contre Fazil Say, depuis longtemps dans le collimateur de la mouvance conservatrice. "Personne n'a le droit de diffamer les croyances ou les idées d'un autre. Si les mêmes insultes avaient été lancées contre Fazil Say et sa vision du monde, il n'est pas difficile d'imaginer quel type de réactions serait apparu dans la presse mondiale", a justifié Ali Emre Bukagili, l'un des plaignants, réfutant toute attaque contre la liberté d'expression.

Le cas de Fazil Say, personnalité de la scène culturelle turque, n'est pas le premier du genre. Le caricaturiste Bahadir Baruter, le romancier Nedim Gürsel, entre autres, ont été poursuivis par la justice pour des oeuvres jugées blasphématoires. Des dizaines de sites Internet et de publications ont été censurées après des plaintes déposées par des particuliers, souvent proches de la secte d'Adnan Oktar, qui s'était fait remarquer en diffusant un Atlas de la création dans les milieux universitaires et scolaires européens.

De même, des programmes télévisés sont parfois visés par des plaintes et sanctionnés par le Haut Conseil de l'audiovisuel pour avoir prétendument insulté les valeurs religieuses. Le dessin animé Les Simpson en a ainsi été victime.

LA TURQUIE AU 154E RANG MONDIAL EN MATIÈRE DE LIBERTÉ DE LA PRESSE

L'affaire Fazil Say illustre surtout la crispation des autorités turques contre les personnalités les plus critiques et les restrictions persistantes contre la liberté d'expression. L'islam a rejoint les questions historiques sur la liste des sujets tabous encadrés par les magistrats les plus sourcilleux. La presse est la première victime de ce raidissement. Le rapport 2013 de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse place la Turquie au 154e rang mondial, plus bas que l'année précédente. "Le pays est à ce jour la première prison au monde pour les journalistes, en particulier ceux qui développent des vues critiques des autorités sur la question kurde ", précise le document.

Les journaux turcs sont sous surveillance et des journalistes réputés tels que Hasan Cemal ou Amberin Zaman ont été renvoyés ces dernières semaines par leurs employeurs, sous la pression du gouvernement. Le problème kurde, mais aussi l'évocation du génocide arménien donnent encore lieu à des procès.

L'article 301 du code pénal, qui "protège" "l'identité turque", a refait surface. Il avait été utilisé en 2005 contre le romancier Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature, qui avait déclaré que "30 000 Kurdes et un million d'Arméniens ont été tués sur cette terre". Robert Koptas, le rédacteur en chef de l'hebdomadaire arménien d'Istanbul Agos, est à son tour visé par une plainte pour avoir critiqué le procès des assassins de son prédécesseur, Hrant Dink, tué en 2007.




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Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
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