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Turquie, la révolte côté jardin
Publié le :

LE MONDE | 03.07.2013 à 08h04 • Mis à jour le 03.07.2013 à 08h06 |

Par Florence Aubenas (Istanbul, envoyée spéciale)

La voiture freine brusquement en voyant les cars de police alignés le long du quai dans le quartier de Besiktas, à Istanbul. Trois filles en sortent, robes claires, talons hauts sauf une qui est en short, la plus rieuse, un minuscule sac à chaînette sous le coude. A tour de rôle, elles prennent la pose devant les gyrophares dans le crépitement des téléphones portables. Elles rient. Une autre voiture s'arrête. Une autre fille descend. Toutes tombent dans les bras les unes des autres, criant combien c'est "génial" de se retrouver à l'improviste. Elles s'étaient perdues de vue depuis le lycée. "La révolution, c'est plus efficace que Facebook pour se revoir", lance la dernière arrivée. Puis comme une évidence : "Bien sûr, vous allez au forum de la résistance dans le parc ?"

Depuis que la place Taksim a été brutalement évacuée après trois semaines d'émeutes et d'occupation, le mouvement de révolte s'est disséminé dans une vingtaine de jardins publics de la ville et plus de trente autres à travers le pays. Le soir, il s'y tient des forums dont l'importance et la taille varient et où chacun peut prendre la parole. Règle stricte : deux minutes trente par personne pour exprimer notamment "ce qu'on n'a pas pu dire pendant des années". Dans cette contestation côté jardin, Besiktas est le plus couru, celui où s'est recentré le mouvement de la Place Taksim. "Je ne sais pas si notre résistance va faire changer le pays, mais elle nous a changés nous", dit la fille au short.

En montant vers le parc, elles parlent révolution, cela va de soi. L'une a été blessée, elle raconte l'épisode avec fougue, montre une vilaine marque sur son bras nu. Une autre se souvient du tout premier message, quelques mots sur twitter signalant 20 personnes enchaînées à des arbres place Taksim contre la construction d'un centre commercial. C'était le 30 mai 2013, elle était à son atelier préféré aux Beaux-Arts. Elle avait haussé les épaules. Cela faisait un moment qu'elle ne s'intéressait plus à la vie d'Istanbul : elle avait créé une bulle, "sa bulle", avec ses amis, ses études, sa famille, son chat.

La veille d'ailleurs, alors qu'elle buvait une bière à l'une de "ses" terrasses – derrière la place Taksim justement –, elle avait remarqué cette sorte de personnes qu'elle déteste, si rares dans ce coin-là, orgueil de l'Istanbul occidentale, avec ses bistrots branchés et ses galeries d'art. La femme portait le voile. Lui jetait un emballage de biscuit par terre. Aussitôt, elle avait pensé : "Des gens ignorants devenus riches grâce au pouvoir." Ils l'avaient dévisagée, comme si elle, avec son short et sa bière, n'avait plus sa place dans son propre quartier. C'est bête, mais elle en aurait pleuré.*

IMPUISSANCE ET "DÉGOÛT"

Pour elle, bien plus que tout discours politique, c'était ça le résultat de l'arrivée au pouvoir de l'AKP, ce parti à la fois libéral et sourcilleux sur la religion : des gens qui, depuis dix ans, faisaient reculer la Turquie de ses parents – "brutale, certes, mais laïque et républicaine" – au lieu de la "hisser au niveau des Européens". C'étaient ces gens-là qui l'avaient acculée dans sa bulle. Maintenant ils s'apprêtaient à l'en chasser avec leur réglementation sur l'alcool ou leurs conseils aux femmes d'avoir "au moins trois enfants". Et comment protester ? Ce n'était même pas de la peur qu'elle ressentait, mais de l'impuissance, et aussi, elle lâche le mot, "du dégoût".

Très vite et très fort, la police est intervenue contre les contestataires de la place Taksim. "Cette grande violence avait quelque chose d'attirant", reprend, angélique, la fille au short. D'autant plus excitant que les médias officiels évitaient soigneusement d'en parler. Elle n'avait pas résisté à l'idée d'y aller. "Au milieu de tous ces gens, j'ai eu l'impression d'émerger d'une dépression. C'est pour ça que je m'accroche au mouvement aujourd'hui : il m'a redonné une existence publique."

Le forum du parc, où vont les quatre amies, ne s'est pas installé n'importe où. Le quartier de Besiktas, planté sur une colline à moins de deux kilomètres de Taksim, est la place forte des héros de la contestation. Pas les plus nombreux, loin de là – ils sont deux mille, trois peut être –, mais les plus populaires sûrement : un club de supporters de football, les Carsi. "On s'est immédiatement rendu compte que ces manifestants étaient des jeunes gens tout neufs qui ne savaient pas comment résister à la police", explique un Carsi. Lui est venu place Taksim, "pour renifler l'air". Exactement le style du club, le football tendance Eric Cantona, contestataire, intello, drolatique. "Politiquement, on s'implique dans tout", revendique un autre supporter. Il cherche un exemple. "On s'intéresse même à la France." C'est à dire ? "On était contre Sarkozy."

Pour ce qui est du parfum des lacrymo, les Carsi s'y connaissent encore plus. En Turquie, les matchs tournent si souvent à la bagarre qu'une brigade de police a été spécialement créée en 2008. Alors, à Taksim, les Carsi l'ont joué comme dans les tribunes. Ils ont volé une grue puis chargé la police avec. Ils ont pris d'assaut le jardin public et l'ont occupé. Quand les premiers gaz ont été tirés, ils ont chanté : "On en veut davantage", et autour d'eux des dizaines de milliers de personnes ont repris en choeur, motivés comme au stade. Pendant ces premiers jours, les Carsi, dans leur maillot noir et blanc, vont jusqu'à contrôler la consommation d'alcool pour éviter les débordements. "On leur a obéi. De toute façon, sans eux, on était morts", dit une jeune avocate. Et elle rit encore, que, dans son pays surpolitisé, les plus structurés se révèlent finalement des supporters de foot.

Au sein du club, religions et partis différents ont toujours cohabité. "Un jour, ils nous ont même demandé de ne pas boire du tout par respect pour une fête musulmane", se souvient un étudiant en comptabilité. Ca lui a fait un choc : lui a grandi dans une famille nationaliste. "Pour moi, occuper la place Taksim, c'était justement défendre nos valeurs à nous. " Il a pourtant fait abstinence et ne cesse d'y penser depuis : "Le temps est peut-être venu pour les Turcs de se débarrasser de leurs préjugés. Je me suis rendu compte que " les musulmans" ne sont pas cette masse compacte et informe que je croyais." Le petit comptable continue à dormir sous une tente qu'il a déménagée la semaine dernière du parc de Taksim à celui de Besiktas, avec un groupe de jeunes gens rencontrés dans le mouvement. "Ce ne sont pas les idées qui nous réunissent. D'ailleurs, on n'a jamais parlé de ce qu'on pense. C'est lutter ensemble, physiquement, qui nous a soudés." Ils n'arrivent plus à se séparer, ni à "revenir à la vie normale", subsistant des dons que leur déposent les passants dans une boîte en carton, cigarettes, fruits, paires de lunettes de soleil, appareil pour prendre la tension.

MÉLANGE

Il est 21 heures, le parc de Besiktas est plein, les gradins – ouverts en arc de cercle sur une petite scène en contrebas – ont été pris d'assaut par plusieurs milliers de personnes. Dans la foule, rien de politique n'apparaît, ni pancarte, ni slogan. Les partis sont là, au complet, l'opposition en tout cas, mais sans affichage. Après les premiers affrontements à Taksim, eux aussi y ont convergé, plantant leurs tentes comme on déploie des banderoles, 117 partis, organisations ou syndicats. "On avait l'impression d'être une armée de fantômes, ayant trouvé une brèche pour réapparaître après avoir été chassés de la scène politique depuis une éternité", se souvient un dirigeant du CHP , la principale force d'opposition, porteur d'une laïcité autoritaire.

Alors tous sont venus se coller à ce mouvement sorti de nulle part, sans leader, sans ligne politique, qui ne ressemble à rien de connu, surtout en Turquie où les rivalités ensanglantent depuis des décennies toute une classe politique, l'opposition en particulier, ce mélange de nationalistes, de kémalistes, de républicains, de Kurdes et d'Arméniens. Cette fois, il leur faut bien cohabiter. Pire, travailler ensemble. Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a en effet décidé de contre-attaquer en isolant les groupes politiques, désignés comme "terroristes" ou "marginaux", à l'inverse des étudiants, baptisés, eux, les "clochards".

Pour reprendre la place Taksim, une stratégie policière projette de commencer par taper sur les tentes des premiers, avant d'évacuer les seconds. Entre ennemis jurés, on n'a plus le choix : il faut dresser des barricades, côte à côte. On voit des Kurdes tombant dans les bras de nationalistes. On s'échange des excuses : "Je viens de comprendre la répression que vivent les minorités." La plateforme de la contestation annonce qu'aucune banderole ne sera plus autorisée désormais pour ne pas légitimer les discours de division lancés par le gouvernement. "Nous voulions une résistance free lance", explique un coiffeur pour dame de 18 ans.

Dans le parc de Besiktas, le forum vient de commencer. Une file d'une centaine de personnes attend de prendre le micro. Une femme commence : "S'il vous plaît, quand vous prenez la parole, ne ciblez ni parti ni groupe de gens. Cela pourrait les humilier." Une autre : "L'association des psychologues propose d'aider les gens traumatisés par les gardes à vue." Un lycéen : "Il faut arrêter d'être élitiste. " Un homme : "Quand je ferme les yeux, je me sens proche de vous tous ici, même... même, il hésite, puis : même des transexuels." La fille en short s'approche du micro. Elle cligne des yeux pour faire un signe à ses copines, en robe claire, dans les gradins. "Je voudrais m'excuser auprès des femmes voilées : je n'ai pas été gentille avec elles. " Et les autres crient : "Fais gaffe, on t'a mis sur Twitter."




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Source/Lien : Le Monde



   
 
   
 
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