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Conférence sur Arméniens islamisés – “Pourquoi 90 ans de silence?”
Publié le :

lepetitjournal.com

Du 2 au 4 novembre, la fondation Hrant Dink, du nom du journaliste turc d'origine arménienne assassiné en 2007, organise à Istanbul une conférence inédite sur un sujet encore largement tabou en Turquie: les Arméniens islamisés. L'expression désigne ces Arméniens, le plus souvent des femmes et de jeunes enfants, qui ont survécu au génocide de 1915 – un terme que rejette fermement la Turquie – en étant recueillis par des familles musulmanes, perdant ainsi leur langue et leur religion. La plupart ont emporté ce lourd secret dans leur tombe mais ces dernières années, une poignée de chercheurs et de descendants commencent à raconter leur histoire dans des thèses, des livres et des films. Rencontre avec la sociologue Ayşe Gül Altınay, membre du comité organisateur de cette conférence.

Lepetitjournal.com d'Istanbul : D'où vient l'idée de cette conférence ?

Ayşe Gül Altınay : Le sujet des Arméniens islamisés est suivi de près depuis longtemps par le quotidien Agos et la fondation Hrant Dink. L'Association philanthropique des Arméniens de Malatya (HAYDER) a proposé à la fondation l'organisation d'une conférence. Le département d'histoire de l'université de Boğaziçi s'y est intéressé et accueillera nos échanges.

Cette conférence est-elle une première ?

Une première sur ce sujet, en effet. On peut donc parler de conférence historique. Après 90 ans de silence, le sujet des Arméniens islamisés commence tout juste à être étudié en Turquie. Des livres – souvent des autobiographies – ont ouvert la voie et des universitaires ont pris la suite. C'est la première fois que ces universitaires se retrouvent pour en discuter.

Comment la conférence s'est-elle organisée ?

Nous avons commencé à préparer la conférence il y a un an, en envoyant un appel aux contributions. Nous avons reçu beaucoup plus de propositions qu'espéré, 70 environ, à tel point que nous avons allongé d'une journée la conférence, qui devait à l'origine durer deux jours. Avec toutes les propositions que nous avons reçues, nous aurions pu organiser une conférence d'une semaine ! Des chercheurs du monde entier nous ont contactés, d'Arménie, d'Europe, d'Amérique du Nord et du Sud, d'Australie...

On se souvient des problèmes qu'avaient dû affronter, en 2005, les organisateurs d'une conférence universitaire sur les Arméniens de l'Empire ottoman. Avez-vous rencontré des obstacles cette fois-ci ?

Absolument aucun. Beaucoup de choses ont changé depuis 2005. Cette conférence avait marqué un tournant. Avant, le paysage intellectuel en Turquie était dominé par des textes s'employant à nier le génocide de 1915, souvent écrits par des diplomates. Il fallait se tourner vers l'étranger pour trouver des écrits différents. La première fois que la société turque a commencé à débattre du sujet des Arméniens islamisés correspond à la parution du Livre de ma grand-mère de Fethiye Çetin, fin 2004.

Aucun témoignage n'avait été publié jusqu'alors?

En réalité, si. Serdar Can avait publié en 1991 Les contes de ma grand-mère. Mais très peu de personnes avaient lu le livre à l'époque. Je ne l'ai moi-même découvert que bien des années plus tard. Après le livre de Fethiye Çetin, en revanche, beaucoup d'autres livres du même genre ont été publiés, 18 pour être précise. Je veux parler de livres qui se concentrent sur le sujet des Arméniens islamisés ou y accordent une large place. Il s'agit d'écrits littéraires, d'autobiographies, de romans, de recherches...

Quand avez-vous découvert l'existence des Arméniens islamisés ?

Il faut bien l'avouer : fin 2004, avec le livre de Fethiye Çetin ! J'ai été très touchée par ce livre. Des souvenirs de mon enfance me sont revenus en mémoire, comme par exemple cette histoire des puits de Çermik. J'ai grandi à Diyarbakır et je me souviens que, petite, alors que nous visitions Çermik, un jeune m'avait désigné ces puits comme ceux où “des Arméniens ont été jetés”. Mon grand-père, qui avait sauvé quelques Arméniens, nous en avait aussi parlé. Je me souviens du choc que cela avait été pour moi, enfant. Pourquoi les Arméniens avaient-ils été jetés dans des puits ? Je me souviens aussi des montagnes que les vieux du village désignaient en disant : “C'est là que les Arméniens cultivaient du raisin”. Mais avec les années, j'avais oublié ces histoires, jusqu'au livre de Fethiye. La mémoire locale a conservé le souvenir de ces tragédies mais la mémoire nationale n'en a jamais fait écho.

Car la perception dominante est qu'il ne reste plus d'Arméniens sur les terres d'Anatolie ?

Tout à fait. C'était la perception dominante dans l'historiographie non seulement en Turquie mais aussi à l'international, ce qui est plus étonnant quand on sait le nombre d'ouvrages consacrés au génocide publiés à l'étranger. En 2005, avec Fethiye Çetin, nous avons commencé à recueillir les témoignages de petits-enfants dont les grands-parents étaient, eux aussi, des Arméniens islamisés. Beaucoup avaient contacté Fethiye suite à la parution de son premier livre. Le recueil Les petits-enfants a été publié en 2009. Pour l'écrire, je m'attendais à pouvoir consulter de très nombreuses sources sur le sujet des Arméniens islamisés. En fait, il n'y avait rien. Ce silence, c'est ce qui m'a le plus étonnée.

Comment l'expliquez-vous ?

Je pense que ce sera l'un des grands thèmes de débat lors de la conférence. Pourquoi ce silence général de 90 ans ? On ne peut pas mettre cela sur le compte de l'ignorance car de nombreuses familles le savent. Les livres et rapports écrits immédiatement après le génocide évoquent le cas d'Arméniens islamisés pour survivre, en particulier des femmes et des enfants. Mais les livres d'histoire publiés ensuite n'y font pas référence, comme si ces Arméniens islamisés étaient tous morts. Or ces Arméniens sont restés en vie, mais pas en tant qu'Arméniens. C'est bien sûr un défi pour l'historiographie du génocide... Une explication est peut-être que, pendant longtemps, la littérature sur le génocide s'est affairée à prouver l'existence du génocide. Et les Arméniens islamisés rentrent difficilement dans ce cadre. Une deuxième explication a trait au nationalisme arménien, qui n'est pas très différent du nationalisme turc en ce qu'il est porteur d'une perception très ethno-religieuse. Arménien veut dire chrétien. Là encore, les Arméniens islamisés ne rentrent pas dans ce cadre. C'est même un sujet dérangeant, cela remet en question la perception de l'arménité, la définition de l'identité arménienne... Une troisième explication tient sans doute au fait que la plupart de ces Arméniens islamisés étaient des femmes et des enfants. La société arménienne, comme les sociétés ottomane puis turque, sont très patriarcales, partant du principe que l'origine est transmise par le père. Ces femmes et enfants islamisés ont pu être considérés comme “perdus” pour la nation arménienne, comme des biens qui auraient changé de propriétaire en devenant les femmes et les enfants des Musulmans. Ils sont devenus invisibles.

Le terme “Arméniens islamisés” regroupe en fait des situations personnelles très différentes...

Dans le livre Les petits-enfants, aucune histoire ne ressemble à une autre. Certains enfants ont été adoptés et convertis à l'islam. Certaines femmes se sont mariées à des musulmans, parfois comme deuxième ou troisième épouse. Il y a aussi des hommes arméniens qui ont continué à vivre en tant que musulmans. Il y a aussi des cas de conversions de familles entières, de quartiers entiers, de villages entiers... Certains ont malgré tout continué de vivre, pour eux-mêmes, leur arménité, soit en conservant leur foi chrétienne en secret, soit en rejoignant la communauté arménienne d'Istanbul ou la diaspora. Mais dans la plupart des cas observés à ce jour, la grande majorité d'entre eux et de leurs descendants continuent de vivre en tant que musulmans, en adhérant sincèrement à l'islam. Bien sûr, il n'est plus possible de parler avec les Arméniens islamisés à l'époque mais on peut rencontrer leurs enfants et leurs petits-enfants. Ces petits-enfants ont eux aussi adopté des façons très différentes de vivre leur identité. Certains se définissent comme turcs, kurdes ou arabes, ou bien arméniens ; certains remettent complètement en question leur identité ou en revendiquent plusieurs ; certains se tournent vers la chrétienté après avoir découvert leurs origines, mais ceux-là sont très minoritaires. Certains sont des musulmans très pieux ou des Turcs très nationalistes...

A-t-on une idée de leur nombre ?

Les historiens estiment que cent mille personnes environ ont survécu en se convertissant, d'une façon ou d'une autre, à l'islam. Bien sûr, ce n'est qu'une estimation. Mais il est possible de penser qu'aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes en Turquie sont liées, par un ancêtre ou un autre, à ces Arméniens islamisés en 1915.

Quelle est l'attitude de la communauté arménienne de Turquie à l'égard de ces Arméniens islamisés ?

C'est un sujet très difficile pour tout le monde, Arméniens restés chrétiens et Arméniens islamisés. Par exemple, pour pouvoir inscrire ses enfants dans une école arménienne en Turquie, vous devez être arménien et pouvoir le prouver officiellement. Les petits-enfants d'Arméniens islamisés sont identifiés comme musulmans et ne peuvent pas étudier dans ces écoles. Cela implique aussi une introspection de la part de la communauté arménienne et cela risque d'être le sujet de longues discussions lors de la conférence...

Quel a été le rôle de Hrant Dink dans la prise de conscience sur ce sujet en Turquie?

C'était un sujet pour lequel Hrant Dink se passionnait, un sujet qu'il ressentait au plus profond de lui-même. Malheureusement, c'est aussi son intérêt pour ce sujet – en particulier son article sur les origines arméniennes de la fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, Sabiha Gökçen – qui a contribué aux campagnes de dénigrement contre lui puis à son assassinat. Il avait cet enthousiasme de voir des proches se retrouver après des décennies de séparation. Il a par exemple joué un grand rôle dans les retrouvailles entre Fethiye Çetin et sa famille aux Etats-Unis. Mais il était aussi convaincu que plus nous parlerions de ce sujet, plus cela libérerait le débat et plus cela rapprocherait les différentes communautés. Si seulement il avait pu participer à cette conférence... Ma dernière conversation avec lui remonte à quelques semaines avant sa mort. Je travaillais alors sur le livre Les petits-enfants et il parlait de la préface qu'il aimerait écrire... et qu'il n'a jamais pu écrire. Paradoxalement, beaucoup des personnes interrogées pour ce livre ont ressenti le besoin et le devoir de parler après la mort de Hrant, comme une dette qu'ils auraient eue envers lui, pour l'avoir si longtemps laissé seul avec ce sujet, pour ne pas avoir parlé plus tôt...

Qu'attendez-vous de cette conférence ?

Cette conférence va rassembler des gens très différents : des petits-enfants, des chercheurs, des activistes, des journalistes... Nous parlerons des raisons du silence jusqu'à aujourd'hui ; des conséquences de ce silence sur nous tous, Arméniens islamisés et autres citoyens de Turquie ; de la perception de 1915 au regard de ce silence et de la fin de ce silence. Nous discuterons sans doute aussi du concept d'identité, d'identités multiples. Peut-on se dire à la fois turc, musulman et arménien ; ou bien kurde, arménien et chrétien ? Certains se définissent ainsi. C'est la diversité culturelle de la Turquie qui est en question ici, la capacité de la Turquie à vivre en paix avec cette diversité. Mais ce qui me semble le plus important, c'est que ce type de débats ait aussi lieu au niveau local, de Samsun à Trabzon, d'Adana à Antakya. La fondation Hrant Dink prévoit d'organiser à l'avenir ce genre de conférences au-delà d'Istanbul et d'Ankara.

Propos recueillis par Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 1er novembre 2013




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Source/Lien : lepetitjournal.com



   
 
   
 
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