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Le négationnisme n’est pas (toujours) une forme de racisme
Publié le : 26-02-2015

Le Temps

Jeudi 26 février 2015

Par Grégoire Duruz

Pour le politologue Grégoire Duruz, toute parole révisionniste n’est pas forcément un appel à la haine. C’est pourquoi il faut, selon lui, dissocier la dispute historienne du propos raciste et haineux, susceptible de mettre des vies en danger.

Alors que les attentats contre Charlie Hebdo et les galipettes verbales nauséabondes du comédien Dieudonné avaient déjà largement contribué à agiter le débat public sur la liberté d’expression, voici qu’a réapparu la figure du Turc Dogu Perinçek. Celui qui nia le génocide arménien sur le sol suisse a été entendu le 28 janvier dernier par la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg (CEDH). Or, l’événement nous paraît avoir donné lieu à des échanges de vues inquiétants du point de vue de l’idéal de l’expression démocratique du savoir.

De nombreux interlocuteurs de tous bords, y compris dans ce journal, ont en effet débattu de la culpabilité de Dogu Perinçek en se référant à ses affirmations présumées négationnistes. «Débat historique en cours» pour les uns, «absence d’ambiguïté» pour les autres… Tous les arguments butaient sur un même postulat: la qualification de génocide à accorder (ou non) aux massacres et déportations d’Arméniens réalisés en 1915-1916 par le pouvoir turc d’alors.

Mais il s’agit peut-être de rappeler que la question posée par les agissements de Dogu Perinçek n’est pas de savoir si génocide arménien il y a eu ou non, mais plutôt d’établir – et juger in fine – si le politicien turc a fait preuve de haine raciale à l’égard de l’actuel «peuple arménien» pris dans sa composante «ethnique» (si tant est que ces notions fassent sens). En d’autres termes, bien que la destinée historique du peuple arménien constitue l’intrigue de l’affaire Perinçek, il paraît essentiel de dissocier les notions de dispute historienne et de racisme. L’une peut aller sans l’autre. Le reconnaître, c’est garantir la liberté accordée, en Suisse, aux débats d’idées.

Il est heureux qu’au contraire de la loi française sur la liberté de la presse (plusieurs fois amendée), notre Code pénal ne prévoie, sur le papier, aucune peine pour un quidam qui viendrait à prétendre que le génocide arménien relève d’une exagération sémantique, ou – pour prendre un autre exemple – que seule une poignée de Juifs ont péri durant l’Holocauste. En d’autres termes, et pour le dire de façon provocante: on a formellement le droit d’être négationniste ou révisionniste en Suisse. L’article 261 bis du Code pénal lie la culpabilité de celui «qui […] niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d’autres crimes contre l’humanité» à une intention explicite d’inciter à la haine raciale.

La loi suisse impose donc d’évaluer au cas par cas la réelle visée de propos perçus comme négationnistes ou révisionnistes quand ils viennent à être publiquement proclamés. Cet exercice que la société confie à la justice s’avère toujours très délicat. Le risque est grand, en effet, que l’épouvantail raciste soit brandi pour faire condamner ceux qui voudraient penser «autrement». Dans la même veine, certains gouvernements autoritaires n’hésitent pas à instrumentaliser l’accusation de négationnisme pour mettre hors jeu des adversaires politiques. Dans le cas Perinçek, rappelons que la CEDH n’a pour l’heure pas suivi les jugements du Tribunal de police de Lausanne et du Tribunal fédéral qui estimaient que le négationnisme affiché par le trublion turc relevait d’un acte raciste.

Sans prendre position ici sur les agissements du politicien turc (les juges auront le dernier mot), affirmons un point essentiel: l’acte de dire, redire, voire médire de (tout est une question de point de vue) l’histoire, comprise à la fois comme un patrimoine collectif en perpétuelle redéfinition à la lumière de nouveaux éclairages et ajustements, et comme un domaine scientifique livré en «open source» à tout un chacun, doit rester une activité empreinte de la plus totale liberté d’expression.

Vu sous cet angle, même les théories dites «du complot» ont toute légitimité à circuler sous peine de faire croire à un unanimisme imposé sur le plan historien.

Dans la pratique, rassurons-nous, l’intangibilité des principaux crimes contre l’humanité ou génocides qu’a connus notre monde est garantie. Dès lors qu’un consensus s’installe entre spécialistes de renom pour reconnaître leur réalité historique à partir, notamment, de témoignages de survivants considérés à leur juste valeur, peu importe que quelques-uns s’évertuent à les nier. Ils apparaîtront bien vite comme des hurluberlus. Agitateurs peut-être, mais peu susceptibles de changer la perception de l’opinion publique sur les pires crimes de masse de l’Histoire. Les démonstrations populistes, si elles permettent à certaines formations politiques de remporter des votations en Suisse ou de rassembler des islamophobes par dizaines de milliers en Allemagne, ne résistent pas – sur le plan du savoir – à l’épreuve de la rigueur scientifique. Et encore une fois, l’article 261 bis du Code pénal est là pour faire taire les théories aux relents racistes.

Pour le reste, s’il peut arriver qu’un tribunal «officialise» l’historicité d’un génocide (procès de Nuremberg, arrêts du TPIR pour le génocide des Tutsis rwandais, du TPIY pour les massacres de Srebrenica), voire qu’une instance politique «joue» aux historiens (reconnaissance du génocide arménien par le Parlement européen en 1987 et par notre Conseil national en 2003), on ne saurait faire de ces «jurisprudences» un droit contraignant sur le plan pénal. Au moyen d’une formule limpide, l’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, a redit dans une récente tribune son profond scepticisme face à la criminalisation, en France, des «blessures symboliques» et autres lois mémorielles: «[…] Je me sens blessé par les faussaires de l’Histoire, mais je ne peux tenir ce sentiment pour le fondement d’un délit, qu’il s’agisse du génocide des Juifs ou d’autres tragédies du passé.»

Sur le fond, l’argument renvoie à plusieurs questions qui se sont posées en marge des attentats perpétrés contre Charlie Hebdo. Une caricature est-elle aussi blessante qu’une attaque à main armée? Un propos blasphématoire est-il aussi inacceptable qu’une insulte lancée à autrui? A chaque fois la réponse est non. Dans un cas, on peut «faire mal», certes, mais au nom d’idées. Dans l’autre, un être humain (ou un groupe d’humains) est directement pris à partie, physiquement ou dans son honneur. De la même manière, on peut – et doit – distinguer entre un argumentaire négationniste ou révisionniste – qui, tout au plus, peut mettre à mal la commémoration posthume de victimes de ­crimes de masse – et des propos racistes qui, par effet d’entraînement, peuvent poser une menace pour la sécurité physique et psychique de femmes et d’hommes bien vivants, eux. Selon cette vision des choses, affirmer que nier la Shoah revient à mettre en danger les communautés juives d’aujourd’hui n’est pas tenable.

C’est un fait. Toute sacralisation de représentations ou d’idéologies (Jésus, Allah, la guerre de Cent ans, un génocide, la social-démocratie, le véganisme...) contrevient doublement à notre esprit démocratique occidental voulu républicain et participatif: le procédé établit arbitrairement une hiérarchie de dogmes intouchables (au détriment d’autres) et il empêche toute entreprise de déconstruction intellectuelle à leur propos.


Lire aussi :

Dossier du Collectif VAN : Affaire Perinçek




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Source/Lien : Le Temps



   
 
   
 
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