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La Turquie et le YĂ©men, une longue histoire conflictuelle (2)
Publié le :

OVIPOT

1 avril 2015
Par Jean Marcou

Légende photo : Le président Gül au Yémen – janvier 2011

La semaine passĂ©e, la Turquie a surpris en annonçant bruyamment sa participation Ă  la coalition « TempĂŞte de fermetĂ© » menĂ©e par lÂ’Arabie saoudite contre les rebelles zaĂŻdites (chiites) houthis qui, après sÂ’ĂŞtre emparĂ© de Sanaa, menacent Aden. Comme nous lÂ’avons montrĂ© dans le premier volet de cette Ă©tude (cf. notre Ă©dition du 31 mars 2015), lÂ’histoire du YĂ©men montre que ce pays nÂ’a jamais Ă©tĂ© solidement intĂ©grĂ© dans lÂ’Empire ottoman, bien que ce dernier ait tentĂ© dÂ’y Ă©tablir sa prĂ©sence dès le XVIe siècle. Familiers du YĂ©men, les Ottomans ont dĂ©jĂ  eu maille Ă  partir eux aussi avec les zaĂŻdites, au point de devoir recommencer leur conquĂŞte Ă  deux reprises avant la fin de lÂ’Empire. On est donc tentĂ© de voir dans cet engagement yĂ©mĂ©nite de Recep Erdoğan une nouvelle illustration du « nĂ©o-ottomanisme » ambiant des dirigeants de lÂ’AKP. Or, ce sont probablement des prĂ©occupations plus contemporaines et très en rapport, Ă  la fois avec les derniers dĂ©veloppements de la vie politique turque et ceux de la recomposition en cours du Moyen-Orient, qui expliquent les phrases martiales tenues par Regep Tayyip Erdoğan pour annoncer le soutien de son pays Ă  lÂ’opĂ©ration saoudienne contre les houthis. En profĂ©rant, de surcroĂ®t, une vigoureuse dĂ©nonciation de la « tentation hĂ©gĂ©monique rĂ©gionale » de lÂ’Iran chiite, le chef de lÂ’Etat turc nÂ’a-t-il pas dÂ’emblĂ©e compromis la visite quÂ’il doit faire prochainement Ă  TĂ©hĂ©ran ? Comment peut-il concilier ce soutien Ă  la politique saoudienne avec une antipathie prononcĂ©e Ă  lÂ’Ă©gard du rĂ©gime dÂ’Abdel Fattah al-Sissi, le prĂ©sident Ă©gyptien, qui demeure un alliĂ© majeur de Riyad au Proche-Orient ? Quel accueil aura ce ralliement turc inattendu au sein dÂ’un monde arabe oĂą la Turquie ne bĂ©nĂ©ficie plus de lÂ’aura quÂ’elle a pu avoir il y a quelques annĂ©es. Ce choix de Recep Tayyip Erdoğan laisse perplexe sur les Ă©volutions en cours de la diplomatie dÂ’Ankara au Moyen-Orient, principalement en direction de Riyad, du Caire et de TĂ©hĂ©ran, mais aussi sur les transformations annoncĂ©es du rĂ©gime politique turc. Ce sont ces enjeux que veulent aborder Jean-Paul BURDY et Jean MARCOU, dans le deuxième volet de cette Ă©tude.

Une volonté turque d’intégrer un « bloc sunnite » en formation ?

En réalité, les déclarations turques de ces derniers jours sur l’engagement dans la coalition anti-houthie menée par l’Arabie saoudite du roi Salman posent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. On ne peut donc formuler que des hypothèses interprétatives, en premier lieu, celle de la volonté turque de participer à un « bloc sunnite » enfin (?) unifié.

Depuis 2011, les conflits rĂ©gionaux ont Ă©tĂ© schĂ©matisĂ©s (surtout par les monarchies sunnites, mais aussi Ă  JĂ©rusalem) en un affrontement entre un « arc chiite » pilotĂ© par lÂ’Iran et un « bloc sunnite » agressĂ© et essayant de lui rĂ©sister. Vu de Riyad et de chez ses alliĂ©s, « lÂ’arc chiite » comprendrait lÂ’Iran, lÂ’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais, auquel on a très rĂ©cemment ajoutĂ© les houthis yĂ©mĂ©nites, quand bien mĂŞme ces derniers, qui se rĂ©clament de cinq imams, nÂ’ont guère Ă  voir avec le chiisme duodĂ©cimain majoritaire en Iran et en Irak. Depuis 2011-2012, le « bloc sunnite », quant Ă  lui, se caractĂ©rise cependant plus par ses fissures que par son unitĂ© : il comprendrait lÂ’Arabie saoudite, le Qatar, lÂ’Egypte, la Jordanie etÂ… la Turquie. Or, ces dernières annĂ©es, ces Etats, au-delĂ  de quelques points communs (abattre le rĂ©gime de Bachar Al-Assad et affaiblir lÂ’Iran) nÂ’ont cessĂ© dÂ’afficher leurs dĂ©saccords. Alors que lÂ’Arabie saoudite marquait son hostilitĂ© Ă  lÂ’Ă©gard des Frères musulmans, et donc du prĂ©sident Morsi en Egypte, le Qatar et la Turquie leur ont apportĂ© un soutien sans rĂ©serve. Mais depuis quÂ’en juillet 2013, Mohamed Morsi a Ă©tĂ© renversĂ© par le marĂ©chal Al-Sissi, ce dernier est financièrement et massivement soutenu par lÂ’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, tandis que la Turquie a rĂ©duit ses relations diplomatiques avec lÂ’Egypte Ă  leur plus simple expression non sans avoir vu son ambassadeur expulsĂ© du Caire. Dans le sillage de ce changement politique Ă©gyptien, jusque dans les enceintes internationales, Recep Tayyip Erdoğan a multipliĂ© les dĂ©clarations dĂ©nonçant le « coup dÂ’Etat militaire contre un prĂ©sident dĂ©mocratiquement Ă©lu », et qualifiant son homologue Ă©gyptien de « putschiste », ce qui a motivĂ© dÂ’autres mesures de rĂ©torsion du Caire, notamment, lÂ’an passĂ©, le non renouvellement de lÂ’accord de libre-Ă©change qui liait les deux pays depuis 2007. Dans la première quinzaine dÂ’avril, les deux pays devraient en outre examiner « lÂ’accord roll-on/roll-off » qui permet aux camions turcs de contourner le conflit syrien, via la MĂ©diterranĂ©e orientale, en dĂ©barquant en Egypte, pour poursuivre via la mer Rouge et atteindre la pĂ©ninsule Arabique. Si cet accord nÂ’Ă©tait pas renouvelĂ©, cela porterait un coup aux exportations turques en Egypte et surtout dans les pays du Golfe, au moment oĂą lÂ’Ă©conomie de la Turquie montre des signes de fatigue (faible croissance au premier trimestre 2015).

Entre temps, les mouvements djihadistes sunnites radicaux en Syrie et en Irak, créatures conjointes du régime syrien de Damas, du sectarisme chiite de Bagdad et de décennies de wahhabisme militant propagé par Riyad, se sont retournés contre les pays sunnites de la région comme la Jordanie et l’Arabie saoudite, et inquiètent malgré tout la Turquie qui, après l’épisode de la prise en otage des membres de son consulat à Mossoul, pendant l’été 2014, a du évacuer, en février dernier, sous la pression de l’Etat islamique, l’enclave territoriale (le mausolée de Süleyman Shah) qu’elle possédait en Syrie.

Le nouvel isolement diplomatique de la Turquie

ConfrontĂ©e Ă  la rĂ©silience inattendu du rĂ©gime de Bachar Al-Assad en Syrie, entretenant un rapport opaque avec les djihadistes dÂ’Al-Nosra et de lÂ’Etat islamique justifiĂ© par son hostilitĂ© Ă  lÂ’Ă©gard dudit rĂ©gime et par sa mĂ©fiance Ă  lÂ’Ă©gard de la montĂ©e en puissance des Kurdes de Syrie liĂ©s au PKK, maintenant des relations inĂ©gales avec Bagdad, brouillĂ©e avec IsraĂ«l et avec le gouvernement officiel libyen de Benghazi et Tobrouk, la Turquie se retrouve dans une situation dÂ’isolement diplomatique de plus en plus marquĂ©e au Moyen-Orient. La diplomatie de « bon voisinage-zĂ©ro problème avec nos voisins », dĂ©ployĂ©e avec succès en 2009-2011 par lÂ’ancien ministre des affaires Ă©trangères, actuellement premier ministre, Ahmet Davutoğlu, sÂ’est donc littĂ©ralement fracassĂ©e sur les Printemps arabes, et tout particulièrement sur la crise syrienne. Dès lors, on peut estimer quÂ’en se ralliant Ă  la coalition anti-houthie menĂ©e par Riyad, qui semble vouloir fĂ©dĂ©rer la plupart des Etats arabes (lÂ’Irak a manifestĂ© ses rĂ©ticences, et Oman est restĂ© prudemment silencieux), Ankara cherche Ă  retrouver un souffle diplomatique au Moyen-Orient arabe. En se raccrochant en fait Ă  un « bloc sunnite » revigorĂ© par le nouveau monarque saoudien, et par un retour de lÂ’Egypte du prĂ©sident Sissi sur la scène rĂ©gionale. Mais cette tentative de rapprochement pose au moins deux problèmes majeurs, et de nombreuses difficultĂ©s connexes.

La difficile réconciliation avec l’Egypte du maréchal Sissi

Une réconciliation avec l’Egypte est-elle possible ? Le Caire est désormais dans une dépendance économique et financière très forte par rapport à l’Arabie saoudite et aux Emirats (12 milliards de dollars de prêts et d’assistance en 2014 -autant dire que ce pays vit aux crochets du Golfe). Car Riyad, et certains de ses alliés du Conseil de coopération du Golfe, ont du apporter leur garantie financière à une économie égyptienne totalement exsangue, mais qui s’est lancée dans de nouvelles dépenses de grande ampleur : élargissement du canal de Suez, achat de 24 Rafale à la France, projet de nouvelle capitale pour l’Egypte. D’où la participation égyptienne (principalement navale, avec une couverture aérienne éventuelle) à la coalition anti-houthie, alors même que les tribus yéménites ne menacent en rien les intérêts égyptiens ou la libre circulation en mer Rouge, quand bien même elles se seraient emparées d’Aden.

Le problème est quÂ’Ankara tient toujours des discours virulents de dĂ©nonciation du rĂ©gime du marĂ©chal Sissi, auquel on renvoie en permanence « le massacre de Rabia », quand lÂ’armĂ©e Ă©gyptienne a Ă©crasĂ© dans un bain de sang les partisans du prĂ©sident frère-musulman Morsi, sur la place Rabia, au Caire, en aoĂ»t 2013. Recep Tayyip Erdoğan, qui est entrĂ© en campagne Ă©lectorale ces dernières semaines, dans la perspective des prochaines Ă©lections lĂ©gislatives de juin, a brandi encore rĂ©cemment Ă  souhait et ostensiblement, devant ses partisans, les 4 doigts de Rabia [1]. On voit donc mal quel(s) intĂ©rĂŞt(s) trouverait, Ă  court terme, lÂ’Egypte Ă  se rĂ©concilier avec Ankara, tant que la Turquie et surtout son prĂ©sident nÂ’auront pas changĂ© radicalement de discours sur le nouveau rĂ©gime du prĂ©sident Sissi. Et tant quÂ’Ankara continuera Ă  ne rien faire de vĂ©ritablement concret contre les djihadistes en Syrie, dont certains djihadistes Ă©gyptiens se rĂ©clament dans le SinaĂŻ. Rentrant de sa dernière visite officielle en Arabie Saoudite, au dĂ©but du mois de mars 2015, Recep Tayyip Erdoğan avait dĂ©clarĂ© que Riyad voulait que la Turquie restaure ses relations avec lÂ’Egypte et que cÂ’Ă©tait lĂ  le seul diffĂ©rend vĂ©ritable entre les deux pays. Or, ce dĂ©saccord est peut-ĂŞtre « le seul », mais il est crucial et risque dÂ’empĂŞcher durablement la participation pleine et entière de la Turquie au nouveau grand jeu moyen-oriental. Et ce dÂ’autant plus que les relations avec lÂ’autre grand acteur quÂ’est lÂ’Iran, sont Ă  nouveau tendues.

Le risque dÂ’une brouille majeure avec lÂ’Iran de Rohani

Pour ce qui est des relations avec lÂ’Iran, on observe que le 26 mars, le chef de lÂ’Etat turc a dĂ©clarĂ©, lors dÂ’une interview pour France 24, abondamment commentĂ©e par la presse turque : « LÂ’Iran essaie de dominer la rĂ©gion. Peut-on le laisser faire ? CÂ’est devenu une gĂŞne pour nous, pour lÂ’Arabie saoudite et les pays du Golfe. On ne peut vraiment pas le tolĂ©rer. » TĂ©hĂ©ran nÂ’a pas manquĂ© de rĂ©agir (avec modĂ©ration pour le moment) Ă  la double diatribe anti-iranienne et anti-chiite du prĂ©sident Erdoğan. Certes, depuis quÂ’ils ont enterrĂ© durablement la hache de guerre au milieu du XVIIe siècle, ces deux pays ont une longue habitude dÂ’alterner des pĂ©riodes de guerre froide et de paix froide, sans jamais en venir aux mains. Toutefois, des voix se sont Ă©levĂ©es au sein du parlement iranien pour rĂ©clamer lÂ’ajournement de la prochaine visite officielle que le prĂ©sident turc doit faire Ă  TĂ©hĂ©ran.

Il faut dire que dans un Ă©cho paradoxal aux dĂ©clarations concomitantes du premier ministre israĂ©lien Benyamin Netanyahou, Recep Tayyip Erdoğan a en outre dĂ©noncĂ© « les prĂ©tentions hĂ©gĂ©moniques rĂ©gionales de lÂ’Iran », et sÂ’est demandĂ© Ă  haute voix si lÂ’Iran entendait « imposer le chiisme » Ă  toute la rĂ©gion. LÂ’attaque est peut-ĂŞtre doublement maladroite. Elle tend brusquement les relations bilatĂ©rales, alors que ces derniers mois Ankara et TĂ©hĂ©ran avaient pris acte et de leurs intĂ©rĂŞts partagĂ©s (dans le domaine Ă©conomique, et plus spĂ©cialement dans le champ des livraisons de gaz de lÂ’Iran Ă  la Turquie), et de leur divergence majeure (sur le dossier syrien, en dĂ©pit de certaines convergences sur la nĂ©cessitĂ© de contenir les prĂ©tentions de lÂ’Etat islamique). A lÂ’heure oĂą une partie des Occidentaux, et en particulier les AmĂ©ricains (avec lesquels les Turcs ne sont pas en très bons termes actuellement), cherchent Ă  parvenir Ă  un accord sur le nuclĂ©aire avec TĂ©hĂ©ran, la Turquie met en quelque sorte « les pieds dans le plat », en ralliant ainsi, de façon impromptue, les obsessions anti-iraniennes et anti-chiites des Ă©mirs du Golfe et de Riyad, et du premier ministre israĂ©lien.

Erdoğan dĂ©nonce le « sectarisme » de lÂ’Iran mais maintient sa visite Ă  TĂ©hĂ©ran

En évoquant l’argument chiite et notamment le « programme sectaire » de l’Iran qui sous-tendrait la stratégie régionale de ce dernier (en Irak, en Syrie, au Bahreïn, et désormais au Yémen), le président turc confessionnalise encore un peu plus des conflits initialement politiques et sociaux, mais qui ont fini par devenir de quasi guerres de religion (cf. l’analyse de Jean-Paul Burdy, 16 mars 2015 dans « Questions d’Orient »). Or, jusqu’à preuve du contraire, la litanie saoudienne et de ses alliés selon laquelle les houthis seraient « manipulés par l’Iran », dans le cadre d’une « vaste offensive iranienne assistée par des miliciens chiites irakiens et du Hezbollah libanais », manque quelque peu de consistance. Il ne suffit pas de mettre en avant l’ouverture de liaisons aériennes directes entre l’Iran et l’aéroport de Sanaa, contrôlé par les houthis pour rendre crédible la thèse du « pont aérien Iran-Yémen ». Les rébellions zaïdites sont multiséculaires (voir le Volet 1 de notre analyse, dans notre édition du 31 mars 2015, publiée par l’OVIPOT), et l’Iran et le Hezbollah libanais, déjà très fortement engagés en Syrie et en Irak, ont d’autres préoccupations que d’ouvrir un énième front dans un Yémen lointain, fût-il partiellement tombé sous la coupe de tribus houthies, de surcroît sous-groupe de chiites à cinq imams…

Le 30 mars 2015, et après plusieurs rumeurs convergentes les jours prĂ©cĂ©dents, alors quÂ’il sÂ’envolait pour un sĂ©jour en SlovĂ©nie, Recep Tayyip Erdoğan a lui-mĂŞme confirmĂ© sa visite officielle en Iran (oĂą il devrait arriver le 5 avril 2015) et notamment dĂ©clarĂ© : « Deux voix nous sont venus dÂ’Iran. La première provient du vice-prĂ©sident dÂ’une commission parlementaire, mais ce nÂ’est pas lĂ  que sont en lÂ’occurrence mes interlocuteurs. Ce ne sont pas eux qui dĂ©cident de notre visite. CÂ’est nous qui dĂ©ciderons si nous y allons ou pas. Mais nous suivrons les dĂ©veloppements au YĂ©menÂ… Nous avons soulignĂ© que ceux qui intervenaient au YĂ©men, devaient quitter le pays. » Dès le 29 mars 2015, le porte-parole de la prĂ©sidence turque, Ibrahim Kalin, avait estimĂ© que ce dĂ©placement Ă  TĂ©hĂ©ran Ă©tait plus que jamais « nĂ©cessaire dans le contexte actuel. » De son cĂ´tĂ©, au mĂŞme moment, le vice-ministre iranien des affaires Ă©trangères Hasan Qashqawi, avait lui aussi annoncĂ© que la visite prĂ©sidentielle turque Ă©tait maintenue, mais TĂ©hĂ©ran nÂ’avait pas manquĂ© antĂ©rieurement de faire valoir que les ambiguĂŻtĂ©s de la Turquie gĂŞnaient la lutte contre la menace majeure que reprĂ©sentent lÂ’Etat islamique, Al-Nosra et tous les autres groupes djihadistes (sunnites)Â…

Des « formateurs militaires » au Qatar

Parmi les difficultés connexes, on relèvera l’annonce que, fidèle en cela à sa tradition diplomatique de non-interventionnisme direct, la Turquie n’enverrait pas directement dans la coalition anti-houthie des forces militaires aériennes ou terrestres, mais se proposait d’envoyer des « formateurs militaires » … au Qatar. Que leur mission soit de participer à la formation d’une force armée pan-arabe (sunnite) « contre le terrorisme », telle qu’annoncée au sommet de la Ligue arabe à Charm El-Cheikh ce week-end, peut se concevoir. Mais compte-tenu des relations, pour le moins tendues, entre Doha et Riyad (malgré une réconciliation générale supposée des Etats membres du CCG), on peut s’interroger sur la pertinence de l’envoi au Qatar de formateurs militaires turcs, dans le cadre d’une coalition fermement tenue en mains par l’Arabie saoudite. On a finalement appris, en fin de semaine dernière, que l’armée turque enverrait son contingent d’officiers au Qatar au terme d’un accord de coopération militaire renforcé signé apparemment le mois dernier, mais promulgué (ce n’est pas un hasard) seulement le vendredi 26 mars…

Le prĂ©sident Erdoğan et le gouvernement AKP : quelle rĂ©partition institutionnelle des pouvoirs et des rĂ´les dans ce contexte ?

On peut enfin sÂ’interroger sur les tensions suscitĂ©es au sein du rĂ©gime AKP lui-mĂŞme par les dĂ©clarations du prĂ©sident Erdoğan. Car, sur ce dossier comme sur le dossier kurde (cf. lÂ’article de Jean Marcou du 27 mars, sur lÂ’OVIPOT), on retrouve les ambiguĂŻtĂ©s institutionnelles et politiques observĂ©es depuis lÂ’Ă©lection de Recep Tayyip Erdoğan Ă  la prĂ©sidence. Ă€ plusieurs reprises, dans un système constitutionnel, qui nÂ’est pas prĂ©sidentiel, mais encore formellement parlementaire, le gouvernement (dont le premier ministre et ancien ministre des Affaires Ă©trangères Ahmet Davutoğlu) sÂ’est retrouvĂ© mis en porte-Ă -faux, Ă  plusieurs reprises (supprimer un des deux), par des dĂ©clarations tonitruantes du prĂ©sident, entrant en contradiction avec la ligne officielle du gouvernement.

Au plan diplomatique, le très civil et très diplomate Ahmet Davutoğlu nÂ’a sans doute que modĂ©rĂ©ment goĂ»tĂ© les sorties anti-iraniennes et anti-chiites du prĂ©sident, alors mĂŞme que le premier ministre travaille Ă  rĂ©tablir une meilleure position de la Turquie dans le champ chaotique des conflits du Moyen-Orient. En mĂŞme temps, on a pu relever que, dans les rĂ©cents conflits qui ont opposĂ© le prĂ©sident Ă  certains de ses ministres (le vice-premier ministre BĂĽlent Arınç notamment), le premier ministre nÂ’a pas osĂ© affronter le chef de lÂ’Etat directement ; et quÂ’il sÂ’est par ailleurs, au cours du dernier week-end, ralliĂ© au projet de rĂ©gime prĂ©sidentiel de Recep Tayyip Erdoğan, en annonçant que la question du changement de rĂ©gime ferait partie du manifeste-programme de lÂ’AKP pour les Ă©lections lĂ©gislatives du 7 juin 2015. Le prĂ©sident turc a pris acte, le 30 mars, avec satisfaction de ce ralliement de son premier ministre, tandis que les partis dÂ’opposition, notamment le leader du CHP Kemal Kılıçdaroğlu, le dĂ©nonçaient comme contraire Ă  la Constitution.

La Ligue arabe s’inquiète des ingérences…turques

Nombre d’éditorialistes de la presse turque ont rappelé qu’avec cette intervention annoncée contre les houthis du Yémen, qui ne concernent en rien la Turquie, le gouvernement turc apparaissait plus encore comme un soutien aux djihadistes, non seulement en Syrie, mais aussi au Yémen, puisqu’un affaiblissement des houthis chiites ne pourrait que profiter aux djihadistes sunnites agissant au Yémen, qu’ils soient affiliés à Al-Qaeda dans la Péninsule arabique (AQPA) ou à l’Etat islamique.

Au bout du compte, il n’est pas sûr que le président turc arrivera à ses fins. En effet, le sommet des 21 chefs d’Etats arabes (la Syrie étant supendue) qui s’est achevé le 29 mars à Charm El-Cheikh, a non seulement décidé de la formation d’une force arabe conjointe pour intervenir au Yémen, mais il a également dénoncé les ingérences dont ce pays est actuellement l’objet. Notamment celles de l’Iran et d’Israël, ce qui ne surprendra pas, mais aussi celles de la Turquie, ce à quoi on s’attendait moins. Si cette tendance se confirmait, elle signifierait que les régimes arabes modérés entendent neutraliser les rébellions qui menacent l’ordre qu’ils souhaitent rétablir au Moyen-Orient, que celles-ci soient chiites comme au Yémen, ou qu’elles soient sunnites comme en Syrie, en Libye ou ailleurs. Si les offres de services turques se trouvaient durablement rejetées, Ankara se retrouverait plus isolée que jamais : en froid avec Téhéran alors même qu’un rapprochement s’était dessiné au moment de l’offensive de l’Etat islamique en Syrie l’année passée ; en froid avec le monde arabe, alors même que depuis qu’il s’est rendu aux obsèques du roi Abdallah (après avoir interrompu une tournée dans les pays d’Afrique), le président turc croyait avoir amorcé une réconciliation avec le royaume saoudien ; et toujours en froid bien sûr avec Israël, le dossier de l’indemnisation des victimes de l’arraisonnement meurtrier du Mavi Marmara (par un commando israélien, en mai 2010), n’ayant jamais été réglé, malgré les excuses officielles présentées par Tel Aviv, à la Turquie, en mars 2013.

En guise de conclusion provisoire

Au final, du point de vue arabe, intĂ©grer la Turquie Ă  la croisade anti-chiite au YĂ©men suppose que soit rĂ©solu lÂ’antagonisme durable qui sÂ’est installĂ© entre Ankara et Le Caire, depuis la fin du rĂ©gime Morsi. Or, un tel objectif sera dÂ’autant plus difficile Ă  atteindre que Recep Tayyip Erdoğan reste toujours aussi hostile au rĂ©gime dÂ’Abdel Fattah al-Sissi (pour des raisons qui ne sont pas tant internationales quÂ’intĂ©rieures), tandis que lÂ’Egypte semble avoir dĂ©cidĂ© de saisir lÂ’opportunitĂ© yĂ©mĂ©nite pour revenir au premier plan de la scène diplomatique du Moyen-Orient, après une Ă©clipse de plusieurs annĂ©es. Face Ă  une telle Ă©quation, lÂ’Arabie Saoudite, pourrait dĂ©cider de se passer des services de la Turquie de lÂ’AKP, perçue de plus en plus par le monde arabe comme un facteur de dĂ©stabilisation dans la rĂ©gion, pour lui prĂ©fĂ©rer avant tout une solidaritĂ© arabe qui a commencĂ© Ă  prendre corps en lÂ’occurrence, alors quÂ’on sait quÂ’elle ne sÂ’est que rarement manifestĂ©e depuis la crĂ©ation de la Ligue arabe.

Jean-Paul BURDY et Jean MARCOU

NOTES

[1] Obtenu en élevant les 4 doigts de la main droite avec le pouce reposant sur la paume (rabaa signifie quatre ou quatrième en arabe), le signe « rabia » ou « r4bia » renvoie en réalité à la place Rabaa Al-Adawiya du Caire (du nom d’une mystique musulmane, 714-801). Le 14 août 2013, plusieurs centaines de personnes qui y campaient depuis plus d’un mois pour protester contre le coup d’Etat militaire et la destitution du président Morsi, ont été massacrées lors de l’intervention de l’armée pour les déloger. Les « quatre de Rabia » sont alors devenus un signe de solidarité avec les victimes de la répression, mais surtout un signe de ralliement des Frères musulmans en Egypte et au-delà (Tunisie, Turquie). L’utilisation des « quatre de Rabia », y compris sur les réseaux sociaux, tombe sous le coup de l’article 86 du code pénal égyptien, et peut entraîner une condamnation allant jusqu’à cinq ans de prison, pour apologie d’une organisation terroriste interdite (les Frères musulmans).


Lire aussi :

La Turquie et le YĂ©men : une longue histoire conflictuelle (I)




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