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Kenya : Le massacre des chrétiens
Publié le :

Paris Match

Le 10 avril 2015

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE À GARISSA, FLORE OLIVE

Pâques sanglantes à l’Université de Garissa: les Shebab islamistes tuent 148 personnes, surtout des étudiants.

Rassemblés sur le terrain de sport de l’école primaire, ils sont des centaines à se bousculer pour les voir : à lÂ’arrière dÂ’un pick-up blanc, quatre cadavres sont entassés les uns sur les autres, à plat ventre. Les hommes responsables du massacre, selon les autorités. Celles-ci affirment que les terroristes ont ­activé leurs ceintures dÂ’explosifs ; pourtant, leurs dépouilles ne présentent que des impacts de balles. Dans la chaleur moite, lÂ’odeur est insoutenable. Les femmes se couvrent la bouche de leur gamzi, le ­hidjab local, tandis que les hommes sÂ’approchent en criant. Impossible de contenir leurs ­assauts. Le véhicule démarre en trombe en direction de la morgue, suivi par cette foule. A lÂ’entrée, deux officiers de sécurité ­balancent des coups de chicotte, mais rien nÂ’y fait. La parole du gouvernement, qui affirme avoir tué les terroristes, ne leur suffit pas. Tous veulent voir les corps, à présent couchés sur les tables non réfrigérées de ce petit bâtiment de plain-pied, et sÂ’accrochent aux grilles des ­fenêtres couvertes de crasse. Aisha, 16 ans, et ses trois amies rient et jouent des coudes pour se faire une place. Quelques minutes plus tard, la jeune fille s’éloigne, les larmes aux yeux, la gorge irritée. Elle sÂ’appuie contre un arbre, crache puis vomit, submergée de dégoût.

Dans les locaux de lÂ’université, ce ­samedi 4 avril, les militaires finissent dÂ’effacer les traces du carnage. Dans la matinée, ils ont eu la surprise de découvrir une survivante : Cynthia, 19 ans, ­encore cachée dans une penderie. Terrorisée, elle est restée là deux jours, sans bouger. Pour tenir, ­Cynthia a bu de la lotion ­hydratante. Joshua, lui, venait de quitter son dortoir et se dirigeait vers sa classe quand il a entendu les premiers coups de feu, tirés dans la salle de prière collective où étaient regroupés vingt-deux étudiants chrétiens. Il est 5 h 30 du matin, et ils sont les premiers à être exécutés. A 21 ans, ­Joshua est en deuxième année de management commercial. Les examens approchent, cÂ’est la période des révisions. DÂ’abord, il ne réalise pas. « Puis, dit-il, jÂ’ai vu certains de mes camarades sortir dÂ’un des bâtiments en hurlantÂ… »

Alors, saisi de panique, il se met à courir. Pour fuir, quelques-uns tentent dÂ’escalader le mur dÂ’enceinte. Lui se réfugie dans sa classe où il se croit à lÂ’abri. Comme beaucoup dÂ’autres, il se jette dans la gueule du loup. Des corps jonchent le sol, il les enjambe. Il ne voit pas les ­assail­lants, dont lÂ’un fait feu ­depuis le toit. Puis les tirs se rapprochent. Piégé, Joshua fait le mort. « Je me suis couché sur les cadavres, explique-t-il.

Je me suis couvert le visage et les vêtements du sang ­répandu. Je suis resté là tellement dÂ’heures qu’à la fin jÂ’avais lÂ’impression d’être mort moi aussi. » Joshua entend les pas des tueurs qui se rapprochent, les hurlements de ses camarades et les deux questions qui leur sont posées : « Peux-tu réciter un verset du Coran ? » et « Combien de livres sacrés y a-t-il dans lÂ’islam ? » Ceux qui ne savent pas répondre, quÂ’ils soient chrétiens ou considérés de fait comme de mauvais ­musulmans, sont exécutés.

Les quatre terroristes se revendiquent du mouvement Al-Shebab. Parmi eux, Abdirahim ­Mohammed Abdullahi, le seul à avoir été identifié. Kényan, brillant élève titulaire d’une bourse, ­diplômé en droit en 2013 et fils de fonctionnaire, Abdirahim s’est radicalisé dès la fin de ses études avant de se volatiliser durant près d’un an. Inquiets, ses ­parents signalent sa disparition. Abdirahim serait parti s’entraîner au djihad dans la ­Somalie voisine, où est née l’organisation des shebab. Le jeune homme fait partie de la quatrième génération de djihadistes en Afrique de l’Est. Les tout premiers ont grandi à l’ombre d’Al-Qaïda, dans le sillage des réseaux mis en place par Ben Laden, quand, expulsé en 1992 d’Arabie saoudite, il avait trouvé refuge au Soudan. Dans le même temps, le chaos dans lequel a sombré la Somalie en 1991, après la chute du régime de Siyad Barre, favorise l’émergence du mouvement radical Al-Ittihad al Islami. Al-Shebab naîtra, au début des années 2000, de l’alliance d’une partie de ce courant avec les structures laissées derrière lui par Ben Laden avant qu’il ne rejoigne l’Afghanistan. Al-Shebab se renforce à partir de la création des tribunaux islamiques en ­Somalie, en 2006.

Leur implantation se fait progressivement dans les régions ­musulmanes du Kenya, dans le nord-est du pays et sur la côte. Poussés par des cheikhs extrémistes, appar­tenant au Muslim Youth Center basé à Mombasa, plus d’un millier de ­Kényans ­musulmans ou convertis vont s’entraîner sous la houlette des shebab en ­Somalie. Très vite, les membres du Muslim Youth Center se rebaptisent eux-mêmes Al-Shebab.

« Al-Shebab est en train de devenir une force transnationale », explique Matt Bryden, spécialiste de la Somalie et dirigeant du think tank Sahan.

« En acceptant parmi ses membres des Kényans, des ­Ougandais ou des Tanzaniens, le mouvement accepte aussi leurs revendications. » Pour les ­Kényans qui en font partie, le but est de pousser les chrétiens à quitter les provinces à majorité musulmane. « Le groupe est actif depuis dix ans, ajoute Matt Bryden, et il est cohérent dans sa stratégie. Malgré la perte de leurs chefs, les shebab continuent les attaques. On ne peut pas parler dÂ’un mouvement moribond, ni prétendre quÂ’ils agissent par ­désespoir. Tout comme on ne peut plus dire que cÂ’est un problème somalien. Pour pouvoir le combattre, il faut le penser autrement. » Les pays de la région peinent à former un front commun.

Sous la loi martiale durant de nombreuses années, la province du nord-est, dont Garissa est le chef-lieu, a longtemps été considérée comme le parent pauvre du Kenya. Ses habitants appartiennent ­majoritairement à l’ethnie somalie, longtemps marginalisée. L’implantation d’une université y était un des symboles de la lutte contre ces discriminations, même si les étudiants y vivent en vase clos.

Alors que le sang des victimes ­tache encore les murs, à Garissa, la vie a repris, loin des forces de sécurité qui ont ­déserté les lieux en même temps que les ­caméras de télévision. Livrés à eux-mêmes, les habitants se méfient du discours visant à ­opposer chrétiens et musulmans. « Nous ne voulons pas faire partie de la Somalie, nous sommes ­kényans », ­explique Ahmed, qui évoque les victimes récentes de cette province frontalière : plus dÂ’une centaine en juin et juillet, à Mpeketoni, sur la côte ; en ­novembre, à Mandera, des enseignants dans un bus puis des ­ouvriers dans une carrière.

« Ce ne sont pas des musulmans mais des criminels », explique Muhamay Salat, chef de la communauté musulmane de Garissa, qui se sent pris « entre le marteau et lÂ’enclume » : « DÂ’un côté, les shebab nous menacent parce quÂ’ils nous estiment trop modérés et, de lÂ’autre, les autorités nous demandent de les neutraliser. Mais je nÂ’ai pas à faire le travail de la police. En Somalie, les shebab tuent nos propres frères, et ils prétendent ­défendre les ­musulmans ? » En ce ­dimanche de Pâques, alors que les fidèles se pressent pour assister à la messe, le pasteur de l’église Inland, bâtie il y a vingt-cinq ans à quelques ­dizaines de mètres du campus universitaire, attend toujours les renforts de sécurité promis. Attaquée en 2012, la petite église nÂ’est protégée que par quatre policiers. Il y a trois ans, la communauté comptait encore 200 membres. Plus de 70 dÂ’entre eux préfèrent maintenant aller prier dans la ville voisine de Mabongo, de lÂ’autre côté de la rivière Tana.

Si les dépouilles des terroristes ont été gardées à la morgue de Garissa, celles de leurs victimes ont été acheminées à Nairobi. Sur la route entre les deux villes, un convoi de plusieurs bus y ­emmène également les survivants. CÂ’est dans la capitale que sera célébrée lÂ’unité ­nationale : Garissa est dépossédée de son drame. Anéanties, perdues, les familles ne savent ni où ni comment retrouver leurs proches. Beaucoup ignorent encore si leurs ­enfants sont ­vivants ou morts.

A la morgue de Chiromo, dans le centre de Nairobi, Gladys attend depuis deux jours des nouvelles de son neveu, Eliode, 21 ans. On lui a annoncé quÂ’il était vivant. Mais elle ne lÂ’a pas vu descendre du bus avec ses camarades. Alors, elle patiente là. Et, dans le doute, ­retourne une fois encore dans les pièces où sont alignés les corps, dont un grand nombre impossible à identifier. « Peut-être sommes-nous passés plusieurs fois devant lui sans le reconnaître », dit-elle. Près dÂ’elle, effondrée sur une chaise, une femme sanglote. Elle a identifié sa fille et crie : « Je ne peux plus vivre ! »




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Source/Lien : Paris Match



   
 
   
 
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