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Arménie, le peuple fidèle: histoire du génocide nié
Publié le :

RTBF

jeudi 23 avril 2015 Ă  16h17

Légende photo : Le premier génocide du 20ème siècle - STR - BELGAIMAGE

L'histoire des Arméniens est indissociable de celle de la Turquie. Contrairement à la Shoah, le génocide des Arméniens il y a un siècle n'a pas été reconnu en tant que tel par son commanditaire et ses héritiers. Le sujet demeure délicat en Turquie, mais aussi ailleurs.

"Le Peuple fidèle" : ainsi étaient désignés les Arméniens dans l’Empire ottoman déliquescent. Car dans cette vaste mosaïque soumise au Sultan, descendant d’Osman, parmi ces Turcs, Kurdes, Grecs, Slaves, Arabes, Persans, les Arméniens se montraient les moins revendicatifs, les moins indépendants, les plus soumis.

Depuis des siècles, leur communauté s’activait dans tous les domaines : le commerce, les arts, les sciences, la littérature, participant au rayonnement de la Sublime Porte. Dans tous les domaines, sauf celui de l’État. Car les Arméniens étaient chrétiens, "Dhimmis", soumis à l’impôt frappant les infidèles – mais gens du Livre -, au même titre que les Grecs et les Slaves.

Le christianisme est indissociable de l’identité arménienne. L’Arménie fut le premier État de l’histoire à adopter le christianisme comme religion officielle (301 AC). Tout au long de son histoire, le peuple arménien, doté de sa propre écriture et d’une langue tout à fait originale, a su conserver son identité. Pourtant, en dépit de quelques brèves périodes d’indépendance, il fut au cours de siècles le jouet des dominations romaine, byzantine, persane, ottomane.

Kizil sultan (le sultan rouge)

Un petit portrait dans un couloir du palais de Dolmabahce, à Istanbul, nous le montre un peu voûté, les yeux vagues, le nez proéminent : Abdulhamid II, descendant d’Osman, sultan et calife, était un homme paranoïaque et de médiocre intelligence. Fils d’une Arménienne du harem, il régnait depuis 1876 sur la Sublime porte. Un règne chaotique. Depuis un siècle, l’Empire se fissurait, se ratatinait. Appuyés ouvertement ou en sous-main par les puissances chrétiennes, ses joyaux se défaisaient de la couronne : la Grèce, une bonne partie des Balkans, à l’ouest, la Perse, à l’orient, L’Egypte, au sud, s’étaient détachées.

Contrairement à une idée largement répandue, les rapports avec l’Occident n’avaient pourtant pas toujours été conflictuels. Déjà la France de Louis XIV entretenait des relations diplomatiques et militaires avec le "Grand Turc", même si la Cour se gaussait de ses Orientaux aux mœurs étranges.

Au XIXème siècle, on vit des alliances de circonstance, contre la Russie notamment lors de la guerre de Crimée, où Français et Britanniques combattirent les armées du Tsar aux côtés de celles du Sultan. Le vaste Empire ottoman était en effet un marché juteux : les Français surtout y tenaient le haut du pavé, construisant ponts, routes et chemins de fer. Le français était d’ailleurs la première langue étrangère enseignée aux élites dans de prestigieuses écoles qui subsistent aujourd’hui. En retour, le public occidental, et singulièrement français, se délectait d’un exotisme de bazar popularisé par des peintres orientalisants ou par l’écrivain aventurier Pierre Loti. Bref, le "péril turc" semblait d’un autre âge. Même si cette confrontation culturelle n’allait pas sans heurts. Comme en témoigne cette histoire désopilante d’un officier français envoyé à Constantinople pour moderniser l’artillerie du Sultan : son conseil a priori judicieux d’utiliser du poil de cochon pour fabriquer les écouvillons suscita une émeute (1). En résumé, "L’homme malade" de l’Europe était aussi un patient fort rentable.

Tanzimat

Mais l’Empire ottoman ne pouvait se barricader derrière sa Sublime Porte et ainsi échapper à la tourmente de la première mondialisation.

A l’intérieur, la lutte entre modernistes et traditionalistes faisait rage. C’était l’époque des " Tanzimat ", des réformes, qui visaient aux yeux des libéraux à moderniser les structures de l’état et de la société turque. Cela ne pouvait passer que par l’affaiblissement du pouvoir absolu détenu par le Sultan. Et par la promotion d’une société plus égalitaire, notamment en supprimant les discriminations religieuses, ce qui à son tour rabotait les pouvoirs du sultan (chef temporel) et calife (chef spirituel).

Les réformateurs, mieux connus en occident sous le vocable de " Jeunes Turcs "(2), puisaient leur inspiration dans la philosophie des Lumières, mais aussi dans le romantisme nationaliste qui enfiévrait l’Europe. Ils pouvaient compter, dans la composante musulmane de l’Empire, sur le soutien des communautés alévies (ahlaouites en arabe) animées par l’islam mystique et une lecture très libérale – d’aucuns diraient ‘moderne’ – du Coran. Et aussi sur celui d’une bourgeoisie bourgeonnante, avide de modernité et de progrès.

Ce n’est pas un hasard si les " Jeunes Turcs " s’étaient rassemblés sous la bannière du parti " Comité pour l’Unité et le Progrès " (Ittihat ve Terakki Cemiyeti). Et c’est précisément là que se niche l’un des germes du futur génocide. Face à la déliquescence de l’Empire, jugé vermoulu et inapte à se réformer, les Jeunes Turcs vont progressivement se tourner vers le modèle nationaliste occidental, privilégiant l’émergence d’une nation turque au détriment du modèle multiethnique prévalant au sein de l’Empire (3). Deviennent alors suspectes les composantes " hétérogènes ", grecque, slave, arabe et bien entendu arménienne. En retour, le pouvoir va s’arque-bouter sur l’Islam, garante de la tradition face aux prétentions jeunes-turques, et dont sont naturellement exclus les " Dhimmis "(4) y compris arméniens.

De part et d’autre se dessinait ainsi une politique à courte vue. Car ce faisant, le Sultan comme les Jeunes Turcs sciaient la branche sur laquelle ils étaient assis ou comptaient s’asseoir: les Dhimmis, singulièrement arméniens, détenaient de larges pans de l’économie et, partant, les leviers de la modernisation.

De cette manière, et progressivement, la société ottomane craquait sous des tensions divergentes, voire contradictoires tout au long de la seconde moitié du XIXème siècle. Un peuple en particulier va en faire les frais : le Peuple fidèle, les Arméniens.

Au contraire des Grecs, devenus indépendants sous la férule des Puissances, et des Slaves, qui bénéficient de la protection du frère orthodoxe russe, les Arméniens n’ont pas de protecteur. Sinon, de façon épisodique, la France, traditionnelle alliée des Chrétiens d’Orient, mais dont les intérêts économiques sur les rives du Bosphore prévalent. Et la Grande-Bretagne, dont l’opinion publique s’émeut du sort des populations malmenées – on dirait aujourd’hui de la situation des droits de l’homme dans l’Empire ottoman. Mais la maîtresse des mers a d’autres chats à fouetter.

Emergence de la conscience arménienne

C’est dans ce contexte que Abdulhamid II va gagner son sobriquet de " Kizil Sultan ", le sultan rouge ou encore le " Grand saigneur ". Dès les années 1890, il ordonnera de véritables pogroms dans les " villayets ", les " provinces " arméniennes à l’Est. Des villages entiers sont massacrés sous le faux prétexte d’avoir refusé de verser l’impôt. Les victimes se comptent par milliers. La répression est menée essentiellement par les " Hamidiés ", les régiments d’irréguliers kurdes envoyés par la Sublime Porte.

Les Kurdes musulmans vouent une haine féroce à l’encontre des Arméniens chrétiens qu’ils dominent, une haine alimentée par la peur de perdre leurs privilèges et leur domination sur des " dhimmis " émancipés. Jusque dans les années 1920, ils seront les exécuteurs des basses œuvres. L’Occident assiste, outré et impuissant, à ces massacres. D’autres orages en effet l’attendent.

En réaction, les Arméniens s’organisent. Plusieurs organisations, apolitiques ou vaguement apparentées aux mouvements ouvriers et anarchistes (5), tentent de fédérer la résistance, parfois armée, le plus souvent pacifique. Largement caricaturée par le pouvoir, accusée d’être au service de l’étranger et d’œuvrer à la fin de l’Empire, cette ‘rébellion’ ne fera que nourrir l’esprit paranoïaque du Sultan. Cà et là, les populations prennent les armes, mais elles ne sont pas de taille à affronter les spadassins du Sultan.

Le cycle de violences ne s’arrêtera plus, et visera exclusivement la communauté arménienne (6) : au bout de six ans, le bilan total des exactions commanditées par le sultan est estimé à 200 mille victimes, principalement à l’est, où l’un des objectifs du pouvoir est atteint : la proportion de Chrétiens dans la population de l’Empire, proche de 50 pour cent au milieu du siècle, y est tombé à 30 pour cent.

L’une des caractéristiques de ces massacres est qu’ils visent exclusivement les hommes : femmes et enfants sont enlevés pour être confiés à des familles musulmanes. Ce qui explique qu’un siècle plus tard encore, des citoyens turcs découvrent, au hasard de leur généalogie, leur origine arménienne. L’autre caractéristique, et elle se répètera lors de la " Grande Catastrophe " de 1915, c’est l’entrée en scène de " commandos spéciaux ", , organisés par le pouvoir et dans lesquels on compte nombre de repris de justice, qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher des tristement célèbres " Einsatzgruppen " nazis. Visiblement, il ne s’agit pas de mâter une rébellion – inexistante. Il s’agit de terroriser : le nettoyage ethnique est systématique.

Vers le premier génocide du XXème siècle

Le pouvoir du Sultan vacille : en 1909, un an après la ‘révolution’ (7) des Jeunes-Turcs, Abdulhamid est déposé et part en exil. Le nouveau pouvoir est un triumvirat qui outre le meneur, Enver Pacha, compte également Talaat Pacha – qui jouera un rôle clef dans le génocide – et Djemal Pacha.

C’est une dictature militaire de fait qui s’installe, appuyée sur un parti dominant – le CUP – et une coalition parmi lesquelles figure le Dashnak arménien. Mais le CUP est lui-même l’objet de vives tensions. Une frange, dont le Dashnak, prône un état décentralisé avec une autonomie culturelle forte. Une deuxième frange dite des " Jeunes ottomans " insiste sur le caractère islamique de l’Etat. Une troisième, les " jeunes turcs ", place le curseur sur le niveau ethnique et le caractère " turc " de la nation.

L’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs, au demeurant, ne change rien à la donne. Les massacres d’Arméniens continuent de plus belle, cette fois avec le concours de " l’armée de libération ", celle-là même qui a déposé le Sultan rouge.

Le massacre d’Adana (14-16 avril 1909) en est l’illustration la plus terrible : excités par des responsables religieux et civils locaux, la population musulmane s’en prit aux Arméniens, causant la mort d’un millier d’entre eux. L’armée, envoyée pour rétablir l’ordre, loin de s’en prendre aux assassins, s’acharna sur les victimes le 25 avril (!). La quasi-totalité des Arméniens d’Adana périt dans ce pogrom. En deux temps : la première fois pour leur prétendue complicité avec les Jeunes-Turcs, la seconde fois par ces mêmes Jeunes-Turcs. La haine de l’Arménien, visiblement, dépassait tous les autres clivages. Pour les Arméniens qui avaient participé à la ‘révolution’, ce fut la désillusion la plus totale. La coalition va rapidement se déliter au profit des ultranationalistes. D’autant plus rapidement que les évènements se précipitent à l’Ouest.

DĂ©portation

Les principaux acteurs du drame sont en place. La Grande guerre, qui éclate le 4 août 1914 et à laquelle se joint tardivement la Turquie (8) va sceller le sort des Arméniens. A l’Est, les troupes ottomanes sont décimées par le froid et l’ennemi russe, c’est un désastre. A l’Ouest, les Anglo-français tentent le coup de force des Dardanelles dans l’espoir de faire tomber la capitale Constantinople. La campagne de Gallipoli succède immédiatement aux opérations navales : dans la nuit du 24 au 25 avril 1915, des troupes françaises et britanniques débarquent sur la presque-île fermant le détroit. Un Jeune-Turc va s’y illustrer : Mustapha Kemal (9). L’Empire est pris en étau.

La même nuit d’avril 1915, à Constantinople, des personnalités arméniennes sont arrêtées. Ils sont membres du Hentchak ou du Dashnak, ou encore apolitiques : écrivains, commerçants, avocats. Tous sont déportés vers l’Est dans deux camps. Peu en reviendront, la plupart étant assassinés par des " groupes spéciaux ".

Dès le début, et dans une action planifiée, le peuple arménien est frappé à la tête. Suit la masse (10). Elle sera ‘traitée’ (11) en deux temps. Les six " Villayets " arméniens seront vidés de leurs habitants, massacrés pour la plupart (les hommes) ou ‘déplacés’ (les femmes, les enfants). Puis, dans un second temps, des centaines de milliers de pauvres hères déportés en train des quatre coins du pays seront conduits dans des " marches de la mort " au cœur du désert de Der Zor, en " Mésopotamie ". Des marches qui présentent toutes les caractéristiques de celles qui leur succèderont en janvier-avril 1945 en Allemagne : brutalités inouïes, absence de nourriture, exécution des traînards, et qui allaient se poursuivre jusqu’en 1916 au moins…

Le bilan impossible

Combien moururent ? Le bilan précis est difficile, voire impossible à dresser, plus encore que pour la Shoah qui allait suivre moins de trente ans plus tard. Les recensements dans l’Empire ottoman, outre leur imprécision, étaient biaisés : il s’agissait avant tout de fixer l’impôt ou, au contraire, de modérer les prétentions de tel ou tel groupe de population. Un recensement du Patriarcat arménien (1913) fixe la population arménienne à 2,2 million d’âmes environ. Mais les assassins n’ont pas tenu la comptabilité de leur crime (12). Les historiens les plus sérieux, aidés par des géographes, évaluent le nombre total de victimes à 1 million 500 mille. Soit les deux-tiers environ de l’ensemble des Arméniens d’Anatolie. Un bilan tragiquement comparable à celui qui a frappé les Juifs d’Europe.

Le génocide s’est aussi manifesté par l’islamisation ou " turquisation " forcée des femmes et des enfants. Et il est à noter que, contrairement aux massacres de l’époque sultane, d’autres chrétiens, notoirement syriaques-chaldéens, furent déportés dans le même mouvement, ce qui renforce le caractère antichrétien de ce gigantesque pogrom. Qui en aucun cas ne peut passer pour un épisode contingent à la guerre, mais relève bien des termes de la définition du mot génocide.

Réalité du génocide et négationnisme d’Etat

Aucun historien sérieux ne remet d’ailleurs en cause la réalité du génocide arménien. Le pouvoir turc lui-même reconnaît les " massacres " et le président Recep Tayip Erdogan a ‘regretté’ le sort funeste du peuple arménien. Mais ce même pouvoir, soutenu par une proportion écrasante de la population turque, persiste dans le déni le plus total du génocide. A les entendre, les marches de la mort et les massacres doivent se comprendre dans la perspective plus large de la déliquescence impériale ottomane et de la Grande guerre. Des dégâts collatéraux en somme. Considérés comme hexogènes, perçus comme une menace potentielle et comme complices de puissances soucieuses de se partager des lambeaux de l’Empire agonisant, les Arméniens auraient, en quelque sorte, été au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est injure aux victimes et à l’Histoire. On l’a vu, dès avant le " règlement de la question arménienne " (sic) en 1915, le Peuple Fidèle est systématiquement persécuté. Les massacres sont organisés, planifiés. Et répondent aux phantasmes d’un souverain absolu baignant dans la paranoïa autant qu’aux théories raciales d’un jeune pouvoir voulant faire table rase du passé. Les victimes sont visées pour leur être, jugé sans valeur. Un groupe ethnique entier est perçu comme un obstacle au déploiement de la nation, une menace pour son identité (turque ou musulmane ou les deux). Femmes et enfants, par un souci pervers d’humanité, sont épargnés mais dépossédés de leur culture, de leur religion, de leurs racines, engloutis dans l’identité turque à bâtir.

A cet égard, les similitudes avec la Shoah qui a décimé les juifs d’Europe dans les mêmes proportions sont saisissantes. Ecrivains illustres ou petits paysans du plateau anatolien, tous étaient coupables d’ETRE. Tous symbolisaient la menace intérieure aux yeux d’hommes déterminés à trouver le bouc-émissaire idéal et à l’éliminer comme obstacle à leur rêve de pureté ethnique, religieuse, politique .

Les négationnistes (13) ne s’y trompent d’ailleurs pas : pour eux, Shoah et Génocide arménien, c’est chou vert et vert chou. Il n’y en eût point. Les mêmes ‘arguments’ – absence de chiffres précis, absence de preuves, absence de preuves écrite d’un crime intentionnel alimentent leur délire infect, qui va jusqu’à voir derrière les massacres (qu’ils ne nient donc pas, mais minimisent) la main des " Marranes " (les juifs de Turquie) ! La boucle est bouclée.

Un massacre ‘artisanal’

Quelques différences aussi avec la Shoah, mais qui n’enlèvent rien au caractère génocidaire de l’entreprise. Tout d’abord, il n’y eût pas de ‘théoricien’ du génocide arménien à l’instar de la Shoah, de Hitler et de son " Mein kampf " (14). Il n’y eût pas davantage d’industrie de la mort telle que celle développée à Auschwitz et ailleurs. Pas de théories écrites sur la race supérieure, supposée pure à la façon d’un Alfred Rosenberg. Cyniquement dit, le massacre des Arméniens fut ‘artisanal’. Mais il n’en fut pas moins efficace. Et brutal, sans s’encombrer même du décorum abject qu’affectionnaient tant les Nazis. Le calcul peut sembler monstrueux en l’espèce, mais il démontre à lui seul l’implacable volonté de destruction du peuple arménien qui s’était emparé des élites turques et de leurs comparses : en moins de deux ans, sans chemins de fer, sans chambres à gaz, avec les ‘moyens du bord’, le pouvoir ottoman agonisant a réussi à tuer 1 million et demi d’innocents. Un résultat qui aurait fait pâlir d’envie Adolf Eichmann, le père de la ‘solution finale’.

Il y a une autre différence, et de taille : contrairement à la Shoah, le génocide arménien n’a toujours pas été reconnu par son commanditaire et ses héritiers. L’Hayots Tseghapanoutyoun continue d’être nié par la Turquie et une large majorité de Turcs. Aucun responsable de haut niveau ne fut inquiété à l‘époque (15). Pas de Nüremberg après le génocide arménien.

Cette situation perdure aujourd’hui. Malgré de timides tentatives, notamment d’intellectuels, pour rouvrir le livre des massacres et en écrire enfin la véritable histoire, le sujet demeure délicat. Que ce soient les laïcs, héritiers de Kemal Atatürk (16) et fervents défenseurs de l’Unité nationale et de son caractère turc, ou des Islamistes, que le sort d’une minorité chrétienne laisse indifférents, voire gênés aux entournures, tous s’accordent pour qu’un siècle après, le génocide demeure écrasé sous la lourde chape de la négation. Il n’est jusqu’aux Kurdes, fidèles complices sans lesquels le crime n’eût abouti, pour se murer dans un silence gêné, conscient que leur statut de ‘victimes de l’état turc’ en pâtirait. Et les rares voix qui s’élèvent, comme celle du prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, pour laver cette tache honteuse à la face de la Turquie moderne, sont sanctionnées ou passées sous silence. Le génocide arménien pourrait bien tuer une seconde fois…

Didier Delafontaine

Notes

(1) Histoire inédite exhumée des archives ottomanes par l’érudit Alain Servantie

(2) En turc : " Jöntürk " !

(3) Voilà le sens du célèbre slogan omniprésent aujourd’hui encore en Turquie, et attribué au fondateur de la république moderne Mustapha Kemal Atatürk : ne mütlü türküm diyene ! Fier soit celui qui peut se dire Turc !

(4) A ce sujet, le ‘Dhimmi’ (protégé), s’il subit à l’époque des discriminations en terre musulmane, jouit d’un sort bien plus enviable que nombre de non-chrétiens dans la Chrétienté !

(5) L’Armenakan, mouvement d’autodéfense dans la région de Van (Est) ; le Hentchak (le tocsin) fondé dans le Caucase, de tendance socialiste ; le Dashnaktsoutioun (la fédération) fondé à Genève, pluraliste et pragmatique

(6) Les agresseurs prenant soin de séparer Arméniens et autres chrétiens avant de massacrer les premiers

(7) Le terme ‘révolution’ est trompeur : la ‘révolution’ jeune-turque se déroula dans l’indifférence générale d’une population largement illettrée et d’une élite conservatrice peu soucieuse d’abandonner ses privilèges. Au surplus, sous des apparences libérales, elle cachait une idéologie ultranationaliste privilégiant " l’ethnie " turque au détriment des éléments hexogènes

(8) Ce n’est qu’en octobre 1914 et sur insistance de l’Allemagne que l’Empire ottoman rejoint la Triplice et s’engage contre les alliés dans la première guerre mondiale. Fait significatif, la déclaration de guerre est signée au nom du Calife, détenteur du pouvoir religieux, et proclame la "Djihad ", la guerre sainte contre les alliés.

(9) C’est ce fait d’armes qui sera à l’honneur en avril prochain en Turquie, dans un réflexe ethnocentrique typique…

(10) La diaspora arménienne dans le monde reflète mal la réalité du peuple arménien dont la grande majorité, au début du XXème siècle, sont de modestes paysans. A cet égard, parmi d’autres similitudes, le cas arménien est fort proche du cas juif, où l’existence d’une classe aisée d’intellectuels et de commerçants bien visibles masque une population plus large de ‘petites gens’. Le ‘ressenti’ est d’ailleurs le même : aux deux communautés, on reproche leur pouvoir ‘occulte’, leur cosmopolitisme, leur affairisme

(11) Talaat Pacha, l’un des trois hommes forts du pouvoir en place, et qui sera l’exécuteur du génocide, ne s’en cache pas, déclarant le 1er décembre 1915 que " le lieu d’exil des Arméniens, c’est le néant "

(12) Le " carnet noir " de Talaat Pacha, publié en 2008, contient le chiffre de 1,1 million de morts. On peut raisonnablement penser qu’il s’agit là d’un seuil minimaliste en-deçà duquel il ne faudrait descendre, le carnet noir faisant office de comptabilité informelle du pouvoir, un ‘résultat’ a tout le moins escompté en quelque sorte.

(13) Le dernier à avoir fait parler de lui est le nationaliste turc d’extrême-gauche Dogu Perinçek, pour lequel " le génocide arménien " a été inventé de toutes pièces. Condamné en janvier en Suisse où il avait tenu ces propos, lavé par la Cour européenne des Droits de l’Homme au nom de la " liberté d’expression ", le cas Perinçek illustre une fois de plus le fatal dilemme entre condamnation du négationnisme et liberté d’expression

(14) Mein Kampf – en Turc Kavgam, qui soi-dit en passant est un best-seller en Turquie où l’opus est en vente libre

(15) Des commissions d’enquête furent mises en place en Turquie dès 1918. A titre d’exemple, l’une d’entre elles, présidée par un ancien gouverneur de province qui avait refusé de participer à la déportation de 1915, fit un travail remarquable, soulignant le caractère génocidaire, planifié des massacres dans la région de Yozgat, et aboutissant à la condamnation à mort d’un responsable qui fut exécuté. Mais l’exécution fut le théâtre de troubles, des manifestants proches des Jeunes Turcs hurlant à la trahison.

(16) L’attitude du " père de la Nation turque " est à l’image de nombre de ses contemporains : si nul n’a établi sa participation quelconque au génocide ou à sa mise en place, nul n’a davantage trouvé quelque désapprobation privée ou publique des massacres. La volonté de précipiter la Turquie dans le XXème siècle l’emportant largement sur toute considération morale qui lui aurait en outre aliéné des pans entiers de la société turque. Mais ce n’est pas la moindre ambiguïté du personnage.




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