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« Être arménien, en Turquie, c’était être invisible » Pinar Selek
Publié le : 25-04-2015

L'Humanité

Entretien réalisé par
 Jérôme Skalski
Vendredi, 24 Avril, 2015

Dans son dernier ouvrage, Parce qu’ils sont arméniens (Liana Levi), la sociologue, militante 
et romancière Pinar Selek interroge l’identité turque au prisme de l’« invisibilité » des Arméniens 
de Turquie et du déni, par l’État turc, de l’acte génocidaire de 1915. Un itinéraire intime, personnel 
et engagé qui questionne au sein de l’espace militant sa propre position.

Pouvez-vous nous éclairer sur les motivations qui vous ont poussé à écrire Parce qu’ils sont arméniens ?

Pinar Selek L’année dernière, j’étais en train de mener une ­recherche sur la question de la transformation de l’espace militant en Turquie. Je travaillais sur quatre mouvements. Le mouvement féministe, le mouvement LGBT, le mouvement arménien et le mouvement kurde qui sont très différents, mais qui ont émergé dans les années 1980 et 1990. Ce travail sur les convergences, les innovations et les transformations des luttes dans l’espace militant turc m’a conduite à une réflexion concernant ma propre position. Je me suis dit qu’il fallait que je situe ma recherche et j’ai commencé à écrire ce livre. En ce sens, c’est un témoignage sur ma vie au travers duquel je tente de cerner ma propre position dans une perspective aussi bien militante que scientifique. Pour moi, la question arménienne n’est pas une question de réconciliation, mais de réparation et de justice en général. Par mon témoignage, j’ai voulu contribuer à cette lutte de justice sans cependant mettre beaucoup d’espoir dans cette centième année de commémoration non seulement du génocide des Arméniens, mais aussi du négationnisme en Turquie. Les pressions diplomatiques et économiques internationales sont très fortes sur cette question.

Pouvez-vous évoquer brièvement cet itinéraire personnel ?

Pinar Selek En un sens, j’ai eu de la chance d’être issue d’une famille contestataire. Elle n’était pas empoisonnée par le nationalisme turc. C’est grâce à cela que j’ai pu faire des rencontres dans la famille, en dehors de ma famille et au lycée, rencontres qui ont transformé ma vision des choses. Cela m’a permis de me remettre en ­question, mais également de mettre en question le regard contestataire en Turquie. Dans mon livre, c’est aussi la construction de ce regard que j’ai voulu questionner. Moi, je regardais, mais je ne voyais pas. Où était le problème ? Quand j’étais adolescente, je savais que le discours officiel sur les Arméniens était un mensonge. Mon père, militant communiste, était en prison. Dans les discours officiels, les communistes et les ­Arméniens étaient associés dans un même rejet. Je me sentais proche des Arméniens, mais moi, je me trouvais plus courageuse qu’eux. À l’école, je discutais, je contestais. Les Arméniens restaient en retrait. En réalité, je ne comprenais pas ce que voulait dire être arménien en Turquie. Je ne savais pas que mon courage venait de ce que j’appartenais à une identité dominante. J’étais peut-être la fille d’un militant politique emprisonné, mais j’étais turque. Être arménien en ­Turquie, à cette époque et depuis le milieu des années 1920, c’était être invisible. Pour moi aussi, les Arméniens étaient invisibles. Il reste 60 000 Arméniens officiellement en Turquie, à Istanbul pour la plupart. Ils ont été considérés comme une minorité religieuse après le traité de Lausanne de 1923. En fait, beaucoup d’Arméniens se sont cachés pendant toute une période. C’est leur réveil qui a été l’occasion de ma prise de conscience.

Pourquoi une telle violence à l’encontre des ­Arméniens de la part de l’État turc ?

Pinar Selek Dans le récit imaginaire du nationalisme turc, les Arméniens étaient considérés comme des traîtres. Cela n’a pas été la cause du génocide des Arméniens. Le génocide des ­Arméniens a été une décision très politique prise par les Jeunes-Turcs qui avaient été élevés en Europe et qui avaient compris que la structure ottomane traditionnelle de l’État ne convenait pas aux besoins de l’époque. Sur ce terrain, ils avaient été précédés par le sultan ottoman ­Abdülhamid II. Plus radicalement, ils ont décidé de changer de structure pour créer l’État-nation turc. Dans la société traditionnelle, les musulmans étaient des guerriers et des nomades dont les revenus principaux étaient liés à la structure militaire. Les guerres, menées au nom de l’islam, duraient très longtemps. Tous les musulmans étaient impliqués dans les guerres. Le commerce, le travail agricole, l’artisanat étaient réservés aux non musulmans à qui il était interdit de toucher aux armes. En même temps, la sphère d’expansion ottomane s’était réduite. Comment créer un État-nation dans une société sans bourgeoisie ? C’est le problème auquel ont été confrontés les éléments dominants de la société ottomane. Les Jeunes-Turcs ont décidé d’exterminer les Arméniens et de se débarrasser des Grecs de Turquie pour cela. Cette décision est au fondement de la République turque. C’est aussi pour cela qu’il est très difficile de résoudre ce problème. Exterminer les Arméniens et exclure les non-musulmans, c’était s’approprier leur capital et avec ce capital créer un État-nation.

Sur le plan des idées, cet État-nation a toujours eu besoin de lutter contre des ennemis. Aussi bien des ennemis extérieurs que des ennemis intérieurs. L’ennemi extérieur, c’était le reste du monde. L’ennemi intérieur, c’était l’Arménien. Après le génocide, les violences et les politiques répressives ont continué.

Vous expliquez comment la transformation de la question arménienne en Turquie a été aussi celle de l’espace militant. Pouvez-vous revenir sur ce point ?

Pinar Selek Une transformation de l’espace militant en Turquie s’est en effet produite en liaison avec la transformation de la question arménienne. Une transformation non pas par le haut, mais par le bas, à l’intérieur de la Turquie résistante. Jusque-là, le Patriarche de Constantinople (1) était le seul à parler pour les Arméniens de Turquie. Au début des années quatre-vingt-dix, une petite poignée de personnes ont décidé de créer Agos (2), un journal bilingue en turc et en arménien. Ce journal bilingue est devenu le centre d’une mobilisation très ­importante. Il était engagé sur de nombreux fronts. Très présent sur les questions de la paix, de la démocratie, des classes sociales, etc., mais également très critique envers les groupes de gauche pour leur vision étroite de la ­mobilisation. Hrant Dink (3), le chef rédacteur d’Agos, a, pour la première la fois parlé, dans une perspective laïque, au nom des Arméniens. Il ne parlait pas directement du ­génocide parce que c’était un tabou. Pour la diaspora, c’était possible de parler du génocide mais en Turquie ce n’était pas possible. Il fallait créer d’autres tactiques.

D’abord, Hrant Dink et ses collaborateurs se sont montrés très visibles dans les luttes pour la démocratie et pour les libertés en tant qu’Arméniens. Au lieu d’adopter la position traditionnelle aux groupes de gauche qui consistait à mettre en arrière-plan cette identité, ils l’ont mise en avant.

Deuxièmement, ils ont posé une question très importante. Où sommes-nous ? Où sont les ­Arméniens ? Sous-entendu, nous ne sommes pas seulement 60 000 à Istanbul, mais des milliers d’autres en Anatolie et dans le reste de la Turquie. Ils ont voulu rendre visibles les Arméniens islamisés. Ce fait a été très important. Des centaines de milliers d’Arméniens musulmans en Turquie se taisaient et se déguisaient. Les gens ont ­commencé à se dévoiler. Cela a été une révolution pour la Turquie. Pourquoi ? Parce que cela mettait premièrement en cause l’identité turque. ­Deuxièmement, parce que cela questionnait l’identité arménienne, identité construite sur la religion du fait que les Arméniens de Turquie étaient considérés comme membres d’une minorité religieuse.

Hrant Dink a voulu aller plus loin encore. Il a commencé à parler du génocide. À ce moment-là, il a franchi la ligne rouge. Un des symboles de la République turque, c’est une femme pilote de chasse qui a massacré des Kurdes. Il a suggéré, sur la base de ce qui se disait, que cette femme avait été prise dans un orphelinat et qu’elle était d’origine arménienne. L’état-major a réagi ­violemment. Un procès a eu lieu. Peu de temps après, il a été assassiné. Cette mort que je raconte et qui avait été voulue pour faire peur a déclenché une grande mobilisation en Turquie. Un mouvement social s’est créé autour du journal qui rassemblait Turcs, Kurdes, Arméniens et des militants de tous horizons. Hrant Dink l’a payé de sa vie mais il a vraiment ouvert un chemin dans lequel des résistances nouvelles se sont engagées. Avant cette transformation, il n’y avait pas beaucoup de contacts avec le mouvement de la diaspora arménienne. Aujourd’hui, la diaspora arménienne et les militants arméniens de Turquie font des choses ensemble.

Je ne dis pas que la structure politique traditionnelle se transforme. La structure nationaliste est très présente et résiste fortement à ces transformations. Ce qui est en train de se transformer en Turquie c’est une structure de la société civile qui fait pression sur la structure politique.

Certains, en France, prétendent faire de la laïcité turque fondée sur un principe d’assimilation à des normes un modèle de laïcité. Qu’en pensez-vous ?

Pinar Selek La Turquie a été prise en exemple par plusieurs mouvements politiques. Le fascisme international a beaucoup utilisé la Turquie comme modèle. Les Jeunes-Turcs et les Allemands étaient alliés à l’époque. On sait qu’Hitler a pris exemple sur le génocide arménien pour justifier son plan de génocide des Juifs. Il n’y a pas de vraie laïcité en Turquie. En réalité, l’islam est le fil conducteur de la construction de la ­nation. Un islam national avec des imams salariés d’État. Prendre exemple sur la ­Turquie à cet égard me semble très dangereux. Ce qu’il faut comprendre c’est que la structure de la domination politique et étatique prend ses racines dans celle de la ­domination sociale. Les néofascistes en France, en Allemagne, en Turquie sont très conscients de cela. Inversement, ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que la lutte pour la libération est convergente à celle des différentes luttes contre les oppressions.

La structure nationaliste en Turquie est un exemple assez intéressant parce qu’elle a construit des normes quant à la définition d’être turc. Elle a construit des normes effectivement plutôt que d’établir véritablement des lois et des espaces de liberté. Dans cette construction antidémocratique, l’ennemi intérieur arménien a été un élément fondamental du dispositif de la domination et de l’oppression.

(1) En Turquie, officiellement, le patriarche 
de Constantinople est considéré 
comme le porte-parole de la communauté arménienne. Ce statut date du traité de Lausanne 
de 1923 reconnaissant les Arméniens comme 
une minorité religieuse non musulmane 
de Turquie. Le patriarcat de Constantinople 
est une institution de l’église grégorienne.
(2) Fondé en 1996, le journal Agos est 
un hebdomadaire bilingue, publié en arménien 
et en turc.
(3) Né le 15 septembre 1954 à Malatya en Anatolie orientale, Hrant Dink, journaliste et écrivain turc d’origine arménienne, a été tué par balles 
le 19 janvier 2007 par un nationaliste turc, 
à Istanbul, devant les locaux du journal Agos.

Comprendre et agir. Sociologue, militante et écrivaine turque, Pinar Selek vit en exil en France. Arrêtée par la police turque le 11 juillet 1998 
pour complicité dans un attentat 
sur la base de preuves falsifiées, elle 
est incarcérée pendant deux ans et subit 
des actes de torture. Libérée en 2000, 
elle fonde l’association Amargi en 2001. Relaxée une première fois en 2006 
au terme d’un procès qui démontre 
le caractère fallacieux des faits dont 
elle est accusée, elle fait toujours l’objet 
de poursuites de la part du ministère public turc. Elle risque la prison à vie en Turquie. Parmi ses derniers ouvrages, la Maison du Bosphore (Liana Levi, 2013).







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Source/Lien : L'Humanité



   
 
   
 
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