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« Hommage Ă  Ragıp Zarakolu : les pionniers de lÂ’Ă©veil turc »
Publié le :

Tribune de Genève - les blogs

Le blog de Demir SĂ–NMEZ

04/05/2015

Le Samedi 2 mai 2015 Monsieur Remy Pagani, Conseiller administratif de la ville de Genève, a remis la médaille du mérite de la "Fondation Hagop D.TOPALIAN" à Monsieur Ragip Zarakolu, au nom de la communauté arménienne de Suisse, en remerciement de toutes ses actions pour le rétablissement de la vérité et son combat pour les droits humains.

29ème Salon international du livre et de la presse de Genève

Stand arménien pour le centenaire du génocide des Arméniens.

« Hommage Ă  Ragıp Zarakolu : les pionniers de lÂ’Ă©veil turc »

Samedi 2 mai 2015. 17h00-18h00.


1. Introduction:

Aujourd'hui, nous, sur le stand armĂ©nien, (je pense que l'ensemble du salon du livre devrait ressentir la mĂŞme chose) avons le grand honneur de compter parmi Ragıp Zarakolu, Ă©diteur remarquable, dĂ©fenseur emblĂ©matique de la libertĂ© de publier et candidat au prix Nobel de la paix.

Mais qui est donc Ragıp Zarakolu ? Ragıp Zarakolu est un Ă©diteur turc, un intellectuel, un journaliste, un Ă©crivain et un militant des droits de lÂ’homme qui est nĂ© en 1948 sur l'une des Ă®les des Princes au large dÂ’Istanbul dont son père Ă©tait le gouverneur. A cette Ă©poque-lĂ , il y avait encore de nombreuses minoritĂ©s qui vivaient sur ces Ă®les. Aujourd'hui, il vit en exil en Suède.

Depuis quÂ’il a crĂ©Ă© sa maison d'Ă©dition Belge avec sa dĂ©funte Ă©pouse Ayşe Nur en 1977, Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© l'objet dÂ’un vĂ©ritable harcèlement de la part des autoritĂ©s turques. Pourtant, il a toujours refusĂ© d'abandonner sa campagne pour la libertĂ© de pensĂ©e, luttant "pour la gĂ©nĂ©ralisation, en Turquie, dÂ’une attitude de respect pour les diffĂ©rentes cultures et pensĂ©es".

Au fil des ans, les accusations portĂ©es par les autoritĂ©s turques contre Ragıp Zarakolu et son Ă©pouse ont conduit Ă  des agressions, Ă  des peines de prison, Ă  des confiscations et Ă  des destructions de livres, et Ă  de lourdes amendes, mettant en danger la survie de la maison d'Ă©dition Belge. Tout au long de sa carrière d'Ă©diteur, Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© mis Ă  lÂ’index par les autoritĂ©s en raison de ses dĂ©cennies de lutte pour la libertĂ© d'expression, et en particulier sa promotion des droits des minoritĂ©s et sa quĂŞte de vĂ©ritĂ©, de justice et de rĂ©conciliation. Le travail de Ragıp Zarakolu en tant quÂ’Ă©diteur et son soutien sans rĂ©serve Ă  la libertĂ© de publier lÂ’ont souvent conduit Ă  des situations de conflit avec les autoritĂ©s et mis en danger sa sĂ©curitĂ© personnelle. MalgrĂ© la sĂ©rie d'attaques dont il a Ă©tĂ© la victime, il a constamment continuĂ© Ă  aborder les questions litigieuses, encourageant ainsi un dĂ©bat sain et la dĂ©mocratisation de la Turquie.

Ragıp Zarakolu est un membre fondateur de l'Association turque des droits de lÂ’homme (ADH/IHD). Permettez-moi de dire quelques mots Ă  sujet de la ADH. Qu'elle grande institution! Aujourd'hui en honorant Ragıp, nous honorons Ă©galement cette grande institution, qui n'a pas hĂ©sitĂ© (lorsque les autoritĂ©s turques ont dĂ©placĂ© pour la première fois la commĂ©moration de la bataille des Dardanelles au 24 avril 2014 afin de gĂŞner la commĂ©moration du centenaire du gĂ©nocide des ArmĂ©niens le 24 avril 2015) Ă  publier une dĂ©claration appelant les chefs d'Etat Ă©trangers et de gouvernement Ă  boycotter les commĂ©morations de Gallipoli et Ă  assister aux cĂ©rĂ©monies du 24 avril Ă  Erevan Ă  la place. Il y a quelques jours, avec l'UGAB et le groupe local DurDe («dire stop au racisme et au nationalisme»), lÂ’association a organisĂ© des manifestations de commĂ©moration du gĂ©nocide des ArmĂ©niens dans la ville oĂą tout a commencĂ©, Istanbul (Ă  la place Taxim et Ă  Haydarpacha en particulier, la gare Ă  partir de laquelle les 240 intellectuels armĂ©niens arrĂŞtĂ©s le 24 avril 1915 ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s).

Ragıp Zarakolu a Ă©galement longtemps Ă©tĂ© prĂ©sident du ComitĂ© libertĂ© de publier de lÂ’Association turque des Ă©diteurs (ATE/TYB). En tant que tel, il a documentĂ© et rendu public, dans un rapport annuel, les nombreuses violations du droit Ă  la libertĂ© de publier en Turquie et Ă©tait donc Ă  l'avant-garde de la dĂ©fense de la libertĂ© de publier des autres Ă©crivains et autres Ă©diteurs, y compris celle des petits Ă©diteurs et Ă©crivains kurdes dont la dĂ©fense intĂ©ressait par ailleurs très peu les autres organisations nationales ou internationales de dĂ©fense de la libertĂ© dÂ’expression. SÂ’il y avait encore eu des maisons d'Ă©dition armĂ©niennes en Turquie (aujourdÂ’hui il nÂ’en reste quÂ’une), il aurait dĂ©fendu leurs droits avec la mĂŞme conviction, vous pouvez en ĂŞtre sĂ»r.

2. Ragıp Zarakolu, une victime de harcèlement judiciaire :

Sans titre.pngAprès cette longue introduction, je voudrais dire quelques mots sur la façon dont Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© la cible constante dÂ’un vĂ©ritable harcèlement judiciaire pendant de longues annĂ©es par lÂ’intermĂ©diaire de trois exemples seulement au cours des 15 dernières annĂ©es. Mais en rĂ©alitĂ©, il y aurait beaucoup plus dÂ’exemples Ă  donner sur une pĂ©riode beaucoup plus longue. Mais le temps nous manque. Quoi quÂ’il en soit, vous serez en mesure de juger par vous-mĂŞme:

• Exemple n° 1 : En 2003, pour sa publication du livre « Le rĂ©gime du 12 septembre en procès » de G. Caglar, Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© poursuivi par la cour de sĂ»retĂ© dÂ’Etat d'Istanbul en vertu de lÂ’(ex-) article 312 du Code pĂ©nal turc («incitation Ă  la haine sur la base de la classe, de la race ou de la religion »). Il a Ă©galement Ă©tĂ© accusĂ© (en vertu de la lĂ©gislation anti-terroriste) de faire de la propagande sĂ©paratiste par voie de publication. Que contenait donc ce livre pour ĂŞtre ainsi traitĂ© de la sorte comme un terroriste dans une cour de sĂ»retĂ© dÂ’Etat? La somme des violations des droits de lÂ’homme commise par le rĂ©gime militaire issu du coup dÂ’Etat de 1980. Les droits de l'homme seraient ainsi un sujet aussi dangereux quÂ’une bombe ! En dĂ©cembre 2003, cette Cour de sĂ»retĂ© d'État, Ă  la fin d'une procĂ©dure qui a durĂ© de longs mois (cÂ’est aussi lĂ  que rĂ©side le harcèlement judiciaire), finit par acquitter Ragıp Zarakolu.

• Exemple n° 2 : Dès qu'il a été acquitté dans cette affaire, le même jour, la même Cour a décidé d’ouvrir un nouveau procès contre lui pour un article qu'il avait écrit en mars 2003 dans un quotidien kurde et qui était intitulé « Sana Ne? » (« Qu'est-ce que ça peut bien vous faire? »). Cet article portait sur la politique étrangère turque au Kurdistan irakien. Encore une fois cette procédure a duré de longs mois.

• Exemple n° 3 : En mars 2011, Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© condamnĂ© par un tribunal d'Istanbul Ă  payer une amende de TL 16,660 (€ 8330) parce quÂ’il avait publiĂ© le livre de Mehmet GĂĽler «Le Dossier LCK/Etat global et les Kurdes sans Etat ». Mehmet GĂĽler a Ă©galement Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  une peine de prison avec sursis de 15 mois. Ragıp Zarakolu et Mehmet GĂĽler Ă©taient accusĂ©s, en vertu de l'article 7/2 de la loi anti-terroriste, de "propagande" pour une organisation illĂ©gale, le Parti des travailleurs kurdes (PKK). Le livre, qui a Ă©tĂ© interdit immĂ©diatement après sa sortie lors du salon du livre de Diyarbakir en mai 2010, reste interdit.

Le schĂ©ma du harcèlement judiciaire apparaĂ®t ainsi clairement. Il y a toujours au moins une enquĂŞte ou un procès Ă  lÂ’encontre de Ragıp Zarakolu. La plupart du temps, il y en a plusieurs en mĂŞme temps. Par ailleurs, les procĂ©dures sÂ’Ă©ternisent pour le vider psychologiquement et pour le dĂ©tourner de sa mission dÂ’Ă©diteur engagĂ©. Tout cela pourquoi ? Parce quÂ’il exerce son droit Ă  la libertĂ© dÂ’expression sur des sujets jugĂ©s sensibles par les autoritĂ©s.

Avant 2003, entre 2003 et 2011, et après 2011, il y eu bien dÂ’autres cas, bien dÂ’autres procès jusqu'au coup final : l'arrestation de Ragıp le 28 octobre 2011 (avec 40 autres personnes) et sa dĂ©tention dans une prison de haute sĂ©curitĂ© pendant près de six mois.

Permettez-moi donc de vous parler de son dernier sĂ©jour en prison. Croyez-moi, vous pouvez penser que ce discours commence Ă  ĂŞtre long, mais il commence Ă  peine Ă  rendre hommage Ă  Ragıp Zarakolu et ne reste quÂ’un aperçu rapide de ses dĂ©cennies de lutte pour la justice.

3 Son dernier séjour en prison:

Après son arrestation le 28 octobre, il a Ă©tĂ© jetĂ© en prison le 1er novembre 2011. Près de cinq mois plus tard, le 19 mars 2012, le procureur Istanbul, M. Adnan Çimen, a enfin inculpĂ© Ragıp Zarakolu pour «complicitĂ© avec une organisation illĂ©gale». Le procureur a requis entre 7,5 et 15 annĂ©es de prison pour Ragıp Zarakolu. Il a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© de prison, en attendant son procès, le 10 avril 2012 Ă  la suite d'une dĂ©tention de près de 6 mois dans une prison de haute sĂ©curitĂ©.

Quels sont les éléments qui ont permis de mettre un terme à cette trop longue et inutile détention ? La campagne internationale pour sa libération, le travail de ses avocats, et le fait qu’au début de 2012, sept parlementaires suédois de divers partis politiques ont nommé Zarakolu au Prix Nobel de la Paix.

Pourquoi Ragıp a-t-il passĂ© près de 6 mois dans une prison de haute sĂ©curitĂ© et pourquoi a-t-il risquĂ© (et risque-t-il encore) dÂ’y passer 15 ans ?

Il a été arrêté, comme je le disais, le 28 octobre 2011 alors qu’il rentrait chez lui. Cette arrestation s’inscrivait dans le cadre d'une répression plus vaste qui avait été initiée en 2009 contre les partis politiques kurdes, conduisant à l'arrestation de milliers de personnes (syndicalistes, étudiants, etc.). Il a été détenu en détention préventive en vertu de la loi anti-terroriste turque (LAT) pour appartenance à une organisation illégale (Koma Ciwaken Kurdistan), la Ligue des Communautés du Kurdistan (LCK). La LCK serait une organisation faîtière, qui comprendrait, par exemple, le PKK.

La demande de remise en libertĂ© de ses avocats, en attente du procès, a Ă©tĂ© rejetĂ©e une première fois en novembre 2011. Le processus menant Ă  la finalisation du dossier d'inculpation a durĂ© près d'un an et demi, ce qui soulève de sĂ©rieuses questions quant Ă  la rĂ©alitĂ© de lÂ’Etat de droit en Turquie. Pendant des mois, lÂ’accès au dossier d'accusation (le fichier LCK), un document de 2400 pages concernant au moins 180 accusĂ©s, dont Ragıp Zarakolu, a Ă©tĂ© refusĂ© Ă  ses avocats.

De notre point de vue, quel Ă©tait son crime ? Assister Ă  une rĂ©union publique et pacifique du parti pour la paix et la dĂ©mocratie (BDP) pendant laquelle la discrimination contre la minoritĂ© kurde de Turquie Ă©tait dĂ©battue. Le 27 fĂ©vrier 2012, les avocats de Ragıp Zarakolu ont dĂ©posĂ© une requĂŞte Ă  la Cour europĂ©enne des droits de l'homme.

Dans sa première lettre envoyĂ©e de prison par le biais de son avocat Ă–zcan Kiliç, Ragıp Zarakolu Ă©crivait : «Mon arrestation et l'accusation d'appartenance Ă  une organisation illĂ©gale font partie d'une campagne qui vise Ă  intimider tous les intellectuels et les dĂ©mocrates de Turquie visant Ă  priver les Kurdes de tout soutien ».

Ragıp Zarakolu a par ailleurs dĂ©clarĂ© que pendant la descente de police Ă  son domicile, cette dernière nÂ’a confisquĂ© que quelques livres comme «preuve » de tout crime et nÂ’a rien trouvĂ© sur ses prĂ©tendues relations avec quelque organisation que ce soit.

Les livres confisqués étaient les suivants : Vol. 2 de «Vatansiz Gazeteci» (journaliste sans Etat) de Dogan Özgüden, rédacteur en chef du site web Info-Türk, basé à Bruxelles; «Habiba» de Ender Ondes; «Processus de paix» de Yüksel Genç; et les manuscrits de trois livres sur le génocide des Arméniens.

Ragıp Zarakolu a conclu sa lettre par l'appel suivant: «Lors de mon interrogatoire, ils ne mÂ’ont posĂ© aucune question relative Ă  l'organisation Ă  laquelle on mÂ’accusait d'appartenir. Ils mÂ’ont seulement interrogĂ© sur les livres que jÂ’ai Ă©crits ou Ă©ditĂ©s et sur les rĂ©unions publiques auxquelles jÂ’ai participĂ©es en tant quÂ’intervenant ou simple participant. Je pense quÂ’il est du devoir de tous de rĂ©agir contre ces arrestations qui se sont transformĂ©es en une campagne de lynchage de masse. Ces pratiques illĂ©gales doivent ĂŞtre arrĂŞtĂ©s ».

Selon l'Association turque des droits de lÂ’homme, la vĂ©ritable raison pour laquelle Ragıp a Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© Ă  la fin de 2011, cÂ’est parce quÂ’il avait reçu la mĂ©daille Hakop Meghapart en ArmĂ©nie en 2010 pour sa contribution Ă  la publication de l'histoire, de la culture et de la littĂ©rature armĂ©niennes en Turquie.

Quelles étaient ses conditions de détention ?

Ragıp Zarakolu Ă©tait dĂ©tenu dans une prison de haute sĂ©curitĂ© de type F Ă  Koaceli, ville situĂ©e Ă  80 kilomètres Ă  l'est d'Istanbul. Son fils Deniz lÂ’y a rejoint le 30 dĂ©cembre 2011. Deniz a passĂ© beaucoup plus de temps que son père en prison et nÂ’a Ă©tĂ© libĂ©rĂ© que le 27 mars 2014, après avoir passĂ© 2 ans et demi en prison (en dĂ©tention prĂ©ventive). Pouvez-vous imaginer combien cela a dĂ» ĂŞtre dur pour son père d'avoir son fils en prison pendant encore deux ans après sa propre libĂ©ration ? Aujourd'hui Deniz poursuit son travail dÂ’Ă©diteur Ă  la maison d'Ă©dition Belge. Permettez-moi de saisir cette occasion pour vous dire Ă  quel point cette extraordinaire maison d'Ă©dition a besoin de votre soutien pour continuer dÂ’exister. S'il vous plaĂ®t ne l'oubliez pas. Pour les soutenir, il suffit d'acheter leurs livres!

Ragıp Ă©tait dĂ©tenu dans cette prison de haute sĂ©curitĂ© parmi de vĂ©ritables criminels. Après son arrestation, il a Ă©tĂ© privĂ© de l'Ă©lĂ©ment vital de toute personne littĂ©raire : les livres. Ou quÂ’il soit, dans nÂ’importe quelle ville, que ce soit Ă  Oslo ou ici Ă  Genève oĂą hier encore sur ce stand armĂ©nien il a achetĂ© entre 10 et 20 livres, Ragıp a un livre Ă  la main. Comme Min Ko Naing a dĂ©clarĂ© Ă  sa sortie de prison en 2004, le plus difficile Ă©tait de «ne pas ĂŞtre en mesure de voir, d'Ă©tudier et de lire ». Lorsque Ragıp a Ă©tĂ© nommĂ© pour le Prix Nobel de la Paix Ă  la fin du mois de janvier 2012, les autoritĂ©s lui ont donnĂ© la permission dÂ’accĂ©der Ă  la bibliothèque de la prison et d'utiliser un ordinateur une fois par semaine. En prison, Ragıp, qui n'est pas kurde, a commencĂ© Ă  y apprendre le kurde (un jour, il pourrait aussi apprendre lÂ’ArmĂ©nien!). Au fond de sa cellule, il a eu des hauts et des bas. En mĂŞme temps que cette Ă©preuve se passait, l'imprimeur de la maison d'Ă©dition Belge, Sadik Daşdöğen, Ă©tait Ă©galement dĂ©tenu Ă  la prison de Metris Ă  Istanbul. Permettez-moi Ă©galement d'avoir quelques mots pour Suzan Zengin, la traductrice de Belge dĂ©cĂ©dĂ©e en octobre 2011, peu de temps après sa sortie de prison oĂą elle avait passĂ© plus de deux ans.

4. La maison d'Ă©dition Belge :

En honorant Ragıp, nous ne pouvons pas ne pas parler de la maison d'Ă©dition Belge, que Ragıp Zarakolu et sa dĂ©funte Ă©pouse Ayşe Nur ont fondĂ© en 1977.

Jusqu'au coup d'Etat militaire du 12 Septembre 1980, la maison d'édition Belge publiait surtout des livres académiques et théoriques. Ensuite, Belge a commencé à publier une série de livres écrits par des prisonniers politiques. Cette série de 35 livres comprenait des poèmes, des nouvelles et des romans.

La liste des publications de Belge inclut par ailleurs de nombreux livres traitant de la question des Kurdes en Turquie. Par exemple, «Tunceli Kanunu (1935) ve Dersim Jenosidi» de Ismail Besikci. Elle comprend également plus de 10 livres (traductions) de littérature grecque, quelques livres en lien avec les Juifs en Turquie.

Cette maison d'édition a toujours attaqué de front les principaux tabous de la société turque qui y limitent la liberté d’expression : que ce soit l'armée, le kémalisme, ou la question kurde/le séparatisme kurde.

Aujourd'hui, comme je le disais plus haut, la survie mĂŞme de la maison d'Ă©dition Belge est en jeu, Ragıp Ă©tant contraint Ă  l'exil. Son fils Deniz est Ă  la barre, mais la situation reste très difficile et exige une surveillance, une attention de tous les instants mĂŞme par ceux qui se soucient de cette institution de la libertĂ© de pensĂ©e, de cette institution qui sÂ’est toujours battue pour la Justice, pour les opprimĂ©s.

La maison d'édition Belge a publié des traductions de la littérature arménienne. Elle a également "attaqué" ce qui est sans doute le plus grand tabou de la République turque: Le génocide des Arméniens.

5.Un ardent défenseur de la vérité, de la Justice et de la réconciliation

La maison d'édition Belge a effet publié plus de 10 livres sur la question arménienne dans son ensemble et sur le génocide des Arméniens en particulier, tels que «La vérité nous libérera: Turcs et Arméniens réconciliés» de George Jerjian, ou «Un docteur arménien en Turquie: Garabed Hatcherian : Mon épreuve de Smyrne en 1922» de Dora Sakayan.

Pour la publication du livre de George Jerjian, Ragıp Zarakolu a Ă©tĂ© reconnu coupable en 2008, en vertu du tristement cĂ©lèbre article 301 du Code pĂ©nal turc (CPT), d'«insulte envers la RĂ©publique turque». Il a Ă©tĂ© acquittĂ© de l'autre chef dÂ’inculpation («insulte de la mĂ©moire d'AtatĂĽrk» (loi 5816)). Fort heureusement, sa peine de prison de 5 mois a Ă©tĂ© commuĂ©e une amende. Mais le procès dura près de 3 longues annĂ©es, trainant dÂ’audiences en audiences.

Pour le livre de Dora Sakayan, Ragıp dĂ» faire face Ă  une autre Ă©puisant procès dÂ’une durĂ©e de 3 ans en vertu du mĂŞme article 301 CPT.

Au début des années 1990, la maison d'édition Belge a publié «Jenosid», une traduction d’ «Autopsie génocide arménien» de V. Dadrian (Ed. Complexe, Bruxelles). Ce faisant, Belge devenait la première maison d'édition turque à publier un livre sur le génocide des Arméniens. Pouvez-vous imaginer le courage qu'il a fallu avoir pour aller de l'avant avec une telle publication, un tel titre, dans les années où, par exemple, les villages étaient brûlés au Kurdistan?

Après la publication de « Jenosid », les bureaux de la maison d’édition Belge furent visés par un attentant à la bombe, forçant la maison d'édition à trouver refuge dans un sous-sol de la vieille ville d’Istanbul où elle se trouve encore aujourd'hui. Regardez bien cette couverture de livre! C’était 20 ans avant le livre «Ermeni Soykirimi» de Hassan Cemal!

Ne l'oublions pas !

Ce faisant, les Zarakolu furent parmi les premiers intellectuels turcs Ă  reconnaĂ®tre officiellement le gĂ©nocide des ArmĂ©niens. Car la vĂ©ritĂ© est une valeur importante aux yeux de cet homme courageux. Lors de son dernier sĂ©jour en prison, il a reçu un flot de messages de soutien. Beaucoup d'entre eux soulignaient que la vĂ©ritĂ© Ă©tait ce qui comptait le plus pour lui. Par exemple, la branche Ă©cossaise de Pen International, l'association internationale des Ă©crivains, a Ă©crit la chose suivant Ă  Ragıp : "Vous avez eu le courage de vous concentrer sur la vĂ©ritĂ© Ă  un moment oĂą de nombreux Ă©diteurs prĂ©fèrent se concentrer uniquement sur l'argent".

Depuis la publication de «Jenosid», Ragıp Zarakolu a de facto su trouver le courage de sÂ’opposer aux autoritĂ©s de son pays sur ce sujet Ă´ combien fondamental du gĂ©nocide des ArmĂ©niens. Car Ragıp, en tant que vrai dĂ©mocrate, sait qu'il ne peut y avoir aucune dĂ©mocratisation rĂ©elle et durable en Turquie sans une reconnaissance complète, par les autoritĂ©s elles-mĂŞmes, que ce qui est arrivĂ© en 1915 Ă©tait un gĂ©nocide. Comme vĂ©ritable ami des ArmĂ©niens, il sait aussi que tant que cette reconnaissance ne se fera pas, le peuple armĂ©nien restera toujours en danger et pourrait mĂŞme, dans le pire des cas, ĂŞtre dĂ©finitivement effacĂ© de la carte de son berceau historique.

Il existe de nombreux exemples de Ragıp ayant eu le courage d'affronter son gouvernement sur le gĂ©nocide des ArmĂ©niens. Par exemple, en juin 2009, lors du Forum mondial sur la libertĂ© d'expression (FMLE), qui a eu lieu Ă  Oslo, en Norvège, Ragıp Zarakolu a remplacĂ© Ă  la dernière minute un autre homme courageux, lÂ’historien Taner Akçam, dans un panel sur le droit et la politique de dĂ©ni. Après son discours, qui a notamment abordĂ© la question du gĂ©nocide des ArmĂ©niens, le Consul turc dÂ’Oslo a demandĂ© Ă  prendre la parole. Un microphone fut donnĂ© au Consul qui pu ainsi vivement critiquĂ© Ragıp, lÂ’accusant de profĂ©rer des mensonges. Une Ă©ditrice iranienne prenant part au FMLE a alors avouĂ© qu'un tel comportement, de la part du gouvernement turc, la faisait se sentir «en danger». Ce consul Ă©tait le seul reprĂ©sentant dÂ’un gouvernement Ă  assister aux sessions de ce forum mondial des ONG sur la libertĂ© d'expression! Pourquoi? Pour nier publiquement que jamais il nÂ’y a eu de gĂ©nocide des ArmĂ©niens!

Un rôle pionnier dans la sensibilisation de la société civile turque.

Aujourd'hui, comme nous l'avons vu à Istanbul, à Diyarbakir et dans d'autres villes turques, le 24 avril 2015, la société civile turque indépendante s’est courageusement emparée du tabou du génocide des Arméniens. Nombreux sont ceux qui conviennent que l'horrible événement qui a permis cette prise de conscience, comme dans le cas de Hassan Cemal, le petit-fils du principal organisateur du génocide des Arméniens, fut l'assassinat de Hrant Dink le 19 janvier 2007. Cela est tout à fait vrai. Pourtant, cette prise de conscience avait commencé un peu plus tôt avec, par exemple, la tenue de la première conférence sur le génocide des Arméniens à l'Université Bilgi en 2005, ou encore la même année la publication du «Livre de ma grand-mère » de Fethiye Cetin, un livre dans lequel elle révélait, pour la première fois en Turquie, que sa grand-mère était une Arménienne islamisée de force.

Cette prise de conscience a Ă©tĂ© clairement accĂ©lĂ©rĂ©e par l'assassinat de Hrant Dink (et le slogan «Nous sommes tous ArmĂ©niens, nous sommes tous Hrant Dink» scandĂ© lors de ses funĂ©railles publiques le 23 janvier 2007 rĂ©unissant plus de 100000 personnes), mais cette prise de conscience nÂ’aurait pas Ă©tĂ© possible DU TOUT, sans le travail pionnier, courageux et de fond des Zarakolu et de Ragıp Zarakolu.

Je nÂ’arrive pas Ă  penser Ă  un homme qui serait plus digne du Prix Nobel de la Paix. En attendant, la communautĂ© armĂ©nienne de Suisse est honorĂ©e de rendre un hommage solennel Ă  Ragıp Zarakolu pour son engagement constant et authentique en faveur des minoritĂ©s et son rĂ´le pionnier dans la prise de conscience de la rĂ©alitĂ© du gĂ©nocide des ArmĂ©niens en Turquie.




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