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Quand les Arméniens revendiquent leurs biens
Publié le : 12-05-2015

jberlioux.com

Lors du génocide de 1915, l’Empire ottoman a systématiquement confisqué les biens et propriétés des populations déportées et exterminées. Aujourd’hui, un siècle après le premier génocide du XXème siècle, les descendants des survivants réclament à l’Etat turc les propriétés dont ils sont les héritiers. Un sujet explosif pour la Turquie dont une partie de l’économie est fondée sur ces biens spoliés.

Sur la table de sa cuisine, à Erevan en Arménie, Vartan Gazinian étale une carte de la région de Van (est de la Turquie) et des photos de famille tout en ménageant une place pour une bouteille de vin maison, quelques zakutski pour caler l’appétit et un cendrier qui se remplit à mesure que Vartan raconte l’histoire de sa famille. « Nous venons de Van. Mon grand-père a fait la guerre aux Turcs en 1915 tandis que ma grand-mère et mon père ont fui vers Etchmiadzine [siège de l’Eglise apostolique arménienne, aujourd’hui en Arménie] ».

Vartan est né en 1932 en Arménie soviétique, mais pendant plusieurs générations, sa famille a vécu dans un des six vilayets (régions) majoritairement peuplés d’arméniens de l’Empire ottoman. Sa grand-mère l’a élevé avec l’espoir de pouvoir un jour revenir chez eux, « elle me parlait chaque soir de la vie dans les montagnes arides autour de Van comme on raconterait un conte à un enfant, se remémore-t-il, ému.

Vartan est une véritable encyclopédie de sa région d’origine. Il connaît le rythme des saisons, la faune, la flore, les coutumes, les monuments, « j’en connais chaque recoin sans jamais y être allé ». Car sa famille n’y est jamais retournée, comme la plupart des rescapés du génocide des Arméniens. Sa grand-mère lui a aussi raconté ça : l’exode, la faim et la peur « lorsque les Turcs ont envahi l’Arménie en 1918 », dit-il.

En 2014, le petit-fils de Vartan, Artak, qui vit aujourd’hui à Londres, est allé à Van pour retrouver la maison de sa famille. « Je l’ai reconnue dès que je l’ai vu sur les photos qu’il a ramené », raconte son père. Or cette maison est aujourd’hui habitée par une famille kurde. Artak ne maitrisant pas la langue n’a pas pu leur parler, « pour leur dire quoi ? », se demande son grand-père. Celui-ci pensait encore il y a quelques années pouvoir un jour visiter cette terre, « pas y vivre, mais la voir ». Maintenant qu’il sait qu’une autre famille y vit, il se dit que ce serait se faire beaucoup trop de peine.

Des histoires comme celle de la famille Gazinian, il y en a des centaines. Depuis le génocide de 1915 jusqu’il y a peu, l’Etat ottoman puis turc a confisqué des biens aux Arméniens, sans jamais les restituer ni les compenser. Si Vartan Gazinian ne veut rien faire pour récupérer la maison de ses grands-parents, d’autres Arméniens sont décidés à recouvrer les biens dont ils sont les héritiers.

Zuart Sudjian, écrivaine arménienne de 94 ans vivant à New-York, réclame à l’Etat turc des terrains autour de Diyarbakir (sud-est de la Turquie) dont elle est l’héritière via sa famille maternelle, les Basmajian. L’Etat a saisi ces propriétés en 1967 prétextant que leurs propriétaires n’avaient pu être retrouvés. Or ces derniers furent contraints de quitter Diyarbakir pour le Liban lors du génocide, puis d’émigrer à Cuba et d’arriver enfin aux Etats Unis. D’abord déboutée par la Cour de justice de Diyarbakir, Zuart Sudjian a vu son cas réexaminé après une décision en appel. Elle a également intenté un procès pour des terrains aux environs de Batman (80 km de Diyarbakir).

S’ils se multipliaient, ces procès pourraient inquiéter l’Etat turc. L’économie turque s’est développée pour une large part sur ces propriétés et biens confisqués aux Arméniens, Grecs, Juifs et Syriaques. Mehmet Polatel, doctorant turc, travaille sur les confiscations à l’université Bogaziçi d’Istanbul. Il rappelle que l’un des objectifs du gouvernement ottoman pendant le génocide a été d’éliminer « la Bourgeoisie non-musulmane et de créer d’une économie nationale dominée par des musulmans et turcs ».

Au total pendant le génocide, 2 500 églises, 451 monastères et 1 996 écoles ont été confisqués dans l’ensemble de l’empire, sans compter les maisons, les terres, les commerces, le bétail, l’argent, les bijoux etc. En septembre 2014, le rapport final du Groupe d’Etude sur les Réparations du Génocide Arménien (AGRSG) a proposé une estimation du montant des pertes immobilières et de la compensation pour les morts et les souffrances endurées par les Arméniens telles que déterminées par la conférence de paix de Paris de 1919. Ainsi, suivant les méthodes de calcul, ce montant se situe entre 41,5 milliards et 87 milliards de dollars (valeur actuelle) pour la période 1915-1919, et près de 50 à 105 milliards de dollars pour la période 1915-1923, soit environ 6% à 13% du PIB de la Turquie en 2013 (822,1 milliards de dollars).

Enfin, ces procès, au-delà du problème financier, s’attaquent à des lieux symboliques et visibles. Zuart Sudjian réclame des terrains sur lesquels sont construits les aéroports de Diyarbakir et Batman. Autres exemples, l’aéroport d’Istanbul-Ataturk, en partie construit sur les terres de la famille arménienne Kevorkian, ou encore l’ancien palais présidentiel à Ankara situé sur un terrain appartenant à la famille Kassabian.

Nouvelle stratégie de la diaspora arménienne

Ces actions en justices ne sont pas des initiatives isolées, mais font partie d’une nouvelle ambition de la diaspora arménienne. Selon Harut Sassounian, éditorialiste du Californian Courier et président de l’United Armenian Fund, les Arméniens intentent des procès à cause du négationnisme de l’Etat turc : « comment se réconcilier avec un tueur qui ne reconnaît pas son crime ? Plus que la reconnaissance du génocide nous voulons que justice soit faite ». Alors plutôt que d’attendre un hypothétique geste d’Ankara, « les Arméniens doivent aller devant les instances internationales pour que leurs droits soient reconnus ».

Selon maître Elbeyoglu, l’avocat de Zuart Sudjian, la confiscation des propriétés de la famille Basmajian en 1967 est une entorse à la Convention Européenne des Droits de l’Homme. La plaignante, si déboutée en Turquie, pourrait saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg. Un jugement en faveur de la plaignante serait un antécédent fâcheux pour l’Etat turc qui ne peut donc ignorer le problème.

Ainsi, Ankara a déjà restitué quelques centaines de propriétés. « Ces restitutions ont principalement eu lieu en Anatolie occidentale où les Arméniens n’étaient pas majoritaires à la veille du génocide», remarque Ara Papian, président de la fondation Modus Vivendi basée à Erevan, et corédacteur du rapport de l’AGRSG de 2014.

« Pourquoi Ankara ne restitue pas les propriétés dans l’est de la Turquie ? », s’interroge-t-il. Pour lui, ce serait par crainte de voir revenir des Arméniens dans l’est du pays, ce qui donnerait du poids à ceux qui réclament la rétrocession de certaines régions orientales à l’Arménie en vertu de l’arbitrage de 1920 du président américain Woodrow Wilson. Or une décision arbitrale, en Droit international, s’impose aux parties concernées (Empire ottoman puis Turquie, République d’Arménie (absorbée par l’URSS en 1921 mais à nouveau indépendante en 1991), France, Royaume Uni, Italie etc) sans besoin de Traité ou de ratification parlementaire. Erevan pourrait donc faire valoir des droits sur l’Anatolie orientale.

Sur les 2 500 églises arméniennes en activité à la veille du génocide, quarante le sont encore aujourd’hui, et seules deux églises ont été restaurées et restituées ces dernières années dans l’est du pays : l’église d’Aghdamar (ouverte au culte une fois par an) près de Van et l’église Surp Grigorios de Diyarbakir.

Pour Harut Sassounian, « ces restitutions ne sont qu’une façon de donner une image positive de la Turquie, pour rassurer les occidentaux, mais sans rien changer sur le fond ». Pour d’autres, bien qu’insuffisants, ces gestes sont un premier pas en avant.

Des revendications inaudibles faute de consensus national

Bien que symboliquement importants, ces procès restent marginaux et ne sont qu’un outil de pression sur la Turquie afin qu’elle répare le préjudice commis. Or le gouvernement arménien ne s’est jusqu’à présent pas doté d’une liste de revendications claires et précises, faute de consensus sur la question en Arménie et dans la diaspora. Les rapports tels que celui de la fondation Hrant Dink sur les confiscations des biens des fondations arméniennes à Istanbul de 2012 ou celui de l’AGRSG sont purement indicatifs.

Le 29 janvier dernier, le gouvernement et certaines organisations de la diaspora ont publié une « déclaration pan-arménienne sur le 100eme anniversaire du génocide », dont la devise est « je me souviens et je revendique ». Officiellement cette déclaration est censée guider la politique extérieure de la République d’Arménie.

Or pour Tatul Hakobyan, journaliste arménien spécialiste des relations arméno-turques, cette déclaration cache mal les divisions au sein du gouvernement et des différentes composantes de la diaspora. « Il n’y a pas de consensus sur la question des réparations », affirme-t-il avant d’ajouter plus largement que, « rien que sur l’attitude à avoir vis-à-vis d’Ankara, il y a des désaccords. Erevan tend à privilégier la normalisation des relations avec la Turquie tandis qu’une partie de la diaspora pose la reconnaissance et la réparation du génocide comme préalable à toute autre discussion ».

Jérémie Berlioux

Journaliste captivé par l'Asie centrale, le sud-Caucase et un brin de Turquie. Tous mes papiers sur jberlioux.com

24 avr. 2015


Lire aussi :

Dossier du Collectif VAN : les spoliations des biens des minorités en Turquie




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Source/Lien : jberlioux.com



   
 
   
 
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