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Les trois enjeux des élections turques
Publié le :

Libération

Marc SEMO 5 juin 2015 à 12:14

Les Turcs votent dimanche pour des législatives serrées: si l'AKP de Recep Tayyip Erdogan devrait rester au centre du jeu, il pourrait être malmené comme jamais depuis son arrivée au pouvoir.

Jamais depuis l’arrivée au pouvoir, en novembre 2002, de l’AKP (Parti de la justice et du développement), les résultats d’une élection turque n’ont été aussi incertains, et jamais leurs enjeux aussi importants. Jusqu’ici, pendant treize ans, le mouvement islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan a remporté toutes les élections nationales et locales, renforçant à chaque fois son score , ainsi que deux référendums, l’un sur la justice, l’autre sur l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct. Son leader charismatique a été élu président en août dernier, dès le premier tour, avec 52% des suffrages.

Aujourd’hui de plus en plus autoritaire et conservateur, ce parti qui prétendait concilier islam, démocratie et dynamisme économique, a profondément transformé le pays, triplant le revenu par tête, lancé des réformes et une démocratisation qui ont permis en 2005 l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union européenne. Mais ce processus de transformation s’est arrêté aussi à cause des réticences des Européens à accueillir la Turquie comme un membre à part entière de l’UE.

Erdogan est revenu sur nombre des réformes et il a de plus en plus polarisé la société, dénonçant avec des accents populistes ses adversaires politiques comme des traîtres, des agents de l’étranger, des terroristes, des athées. Si la Turquie d’aujourd’hui est incontestablement plus démocratique qu’il y a treize ans, elle l’est beaucoup moins qu’il y a encore cinq ans. Les partenaires européens d’Ankara comme les organisations de la société civile et l’opposition, de droite comme de gauche, pourfendent une «poutinisation» croissante du régime. A cet égard, le choix des électeurs turcs sera déterminant. Retour sur les trois principaux enjeux du vote.

La «république présidentielle» et le score de l’AKP

C’est l’objectif principal de Recep Tayyip Erdogan, qui rêve de créer «une nouvelle Turquie» mais dont les pouvoirs, selon l’actuelle Constitution instaurée après le coup d’Etat militaire de 1980, restent très limités. S’il a présidé par deux fois le Conseil des ministres en forçant un peu la lettre et l’esprit de la loi fondamentale, il a dû laisser les rênes du pouvoir et la direction du parti à son ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu. Or, aux yeux du fondateur et leader charismatique de l’AKP, le mandat direct reçu du peuple par son élection lui donne la pleine légitimité pour l’exercice du pouvoir.

L’instauration de la république présidentielle qu’il appelle de ses vœux, plus inspirée de la Ve République française que du modèle américain, implique néanmoins un changement de la Constitution. D’où son investissement dans la bataille électorale, bien que son mandat ne soit pas en jeu et que son statut de chef de l’Etat impliquerait sa neutralité. «Erdogan a pris les commandes parce qu’il estime que son successeur à la tête du parti et du gouvernement n’est pas assez bon pour lui garantir le nombre de sièges de députés dont il a besoin pour réformer la Constitution à sa manière», souligne Soli Özel, professeur de sciences politiques et éditorialistes.

Pour que ses projets se réalisent, il faut en effet que l’AKP obtienne une majorité des deux tiers ou au moins des trois cinquièmes afin, dans ce cas, de pouvoir proposer cette réforme à un référendum. Or rien n’est acquis. S’il ne fait guère de doute que le parti au pouvoir, crédité de 42% des voix, restera de loin la première force du pays, l’AKP est en net retrait par rapport à ses scores de 2007 (46%) et 2011 (49%). Le «miracle économique», vitrine de l’AKP, a en effet du plomb dans l’aile. En outre, les projets présidentiels de ce chef de l’Etat toujours plus autocrate et mégalomane, comme en témoigne son nouveau palais présidentiel d’Ankara avec 1 150 pièces, inquiètent jusqu’à des dirigeants historiques de son propre parti, tels Bülent Arinç ou l’ancien président Abdullah Gül.

L’opposition se déchaîne. «Il va devenir un tyran élu établissant un Etat de la peur, ou, si le droit est rétabli, il va finir devant la Cour suprême», tonne Devlet Bahceli, le leader du MHP (droite nationaliste) évoquant notamment les affaires de corruption. Kemal Kilicdaroglu, le leader du CHP, la gauche sociale-démocrate, pourfend encore plus durement les dérives autoritaires et les scandales entourant ce dirigeant «qui ne tient plus compte des valeurs du peuple et demande toujours plus». Pour beaucoup d’électeurs turcs, la priorité des priorités est de bloquer l’insatiable quête de pouvoir d’un dirigeant qui a déjà en main, au travers de son parti, tous les leviers de l’Etat. D’où la fébrilité croissante d’Erdogan qui, en jouant sur le registre «moi ou le chaos», veut faire le plein de toutes les voix des conservateurs et des religieux.

Le processus de paix kurde et le score du HDP

Porte-voix du mouvement kurde et vitrine politique de la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) d’Abdullah Öcalan, condamné à la prison à vie en 1999, le HDP (Parti démocratique des peuples) est la véritable clef du vote. La loi électorale turque impose en effet aux partis un seuil minimum de 10% des suffrages à l’échelle nationale pour être représentés au Parlement. Les voix des partis qui ne franchissent pas la barre sont réparties entre les gagnants au prorata de leurs résultats. C’est ainsi qu’en 2002, l’AKP à peine créée a pu disposer, avec tout juste 34% des voix, d’une écrasante majorité de sièges car ni la droite nationaliste, ni la droite libérale n’avaient cette année-là obtenu suffisamment de voix pour entrer à l’Assemblée. Qu’en sera-t-il cette année pour le parti kurde, en pleine mutation sous la direction de son jeune leader Selahattin Demirtas ?

Jusqu’ici, ce parti héritier d’une dizaine de formations qui se sont succédé sous des sigles divers engrangeait autour de 6 ou 7% des voix aux législatives et contournait la difficulté en présentant des candidats théoriquement «indépendants», et donc non soumis à ce barrage du 10% à l’échelle nationale. Elus dans un fauteuil dans les zones à majorité kurdes du Sud-Est, ces députés (une trentaine) reprenaient leur étiquette une fois au Parlement. Cette fois, Selahattin Demirtas tente le coup de poker. Lors de la présidentielle de l’été dernier, ce jeune leader au physique de gendre idéal avait réussi à obtenir 9,8% des voix, tout près du seuil, recueillant les suffrages de toute une partie de la gauche et des jeunes impliqués dans les mouvements sociaux – dont les manifestations de Taksim en juin 2013 – lassés de l’archaïsme du CHP, le parti héritier proclamé de Mustapha Kemal. Le HDP veut représenter désormais «toutes les minorités et toutes les diversités», insistant sur le vivre ensemble. Il se pose comme «le parti de toute la Turquie» et brandit la bannière de l’écologie. En première ligne dans le combat féministe avec des listes composées d’autant de femmes que d’hommes, y compris en position éligible, il est en pointe sur le combat LGBT, cause assez héroïque dans un pays plutôt conservateur voire bigot.

Cette mutation attire un nouvel électorat et le HDP peut en outre compter pour franchir la barre des 10% sur un réflexe de vote utile. En effet, quelques points en plus ou en moins pour la gauche kémaliste ne changeront rien. Mais si le HDP entre au Parlement en plus des trois autres grands partis, l’AKP n’aura qu’une majorité étriquée, voire pas de majorité du tout. S’il n’y arrive pas, ses voix seront partagées et l’AKP pourrait avoir la majorité suffisante pour changer la Constitution. En outre, l’absence de députés du HDP risquerait de donner le coup de grâce au processus de paix kurde, entamé il y a un peu plus deux ans à l’initiative d’Erdogan pour mettre fin à un conflit qui a fait 40 000 morts depuis 1984. Pour la première fois, un gouvernement négociait directement avec Öcalan, le leader emprisonné de la guérilla, mais depuis, notamment à cause des diverses échéances électorales, le processus s’est enlisé.

L’alternative à l’AKP et le score de l’opposition de gauche

La principale force de l’opposition, le CHP, dirigé par Kemal Kilicdaroglu, a commencé à changer et à se moderniser, mais le processus reste bien timide. Les éléments nationalistes les plus durs ont quitté ce parti fondé par Mustapha Kemal, fondateur historique d’une république laïque, inspirée du modèle jacobin, sur les décombres de l’Empire ottoman. Le programme du CHP est désormais beaucoup plus axé sur les promesses de justice sociale que sur une intransigeante défense de la laïcité. Des combats comme celui pour le maintien de l’interdiction du port du foulard à l’université plaisaient autant aux anciennes élites occidentalisées et kémalistes – les «Turcs blancs» comme on les surnomme – qu’ils irritaient les jeunes plus libéraux pour qui cette question est avant tout une affaire de choix individuel.

Traditionnellement proche du parti, le quotidien Cumhuriyet a changé de fond en comble, s’ouvrant aux nouvelles réalités de la société civile comme des mouvements sociaux et n’hésitant pas à publier la plus grande partie des dessins de Charlie Hebdo après la tuerie du 7 janvier. Dans les sondages, le parti frôle désormais les 30% des suffrages, un seuil symbolique important qui le crédibiliserait comme force de gouvernement. Mais en Turquie, depuis 1950 et la fin du règne du CHP comme parti unique, la gauche reste sociologiquement minoritaire, engrangeant au mieux un tiers des suffrages de la société. Elle est par là même condamnée à trouver des alliés de coalition, ce qui tient de la gageure même si l’AKP ne dispose pas de majorité dans le futur Parlement.

Lors de la présidentielle de l’été dernier, la gauche s’était mise d’accord avec la droite nationaliste pour présenter un candidat commun, issu du mouvement islamiste. Ce fut un échec fracassant. En outre, le seul soutien des nationalistes, crédités de 16% des intentions de vote, ne suffirait pas à donner une majorité. Cela empêcherait en outre tout accord avec le parti kurde HDP. Dans le prochain Parlement, le parti au pouvoir depuis déjà treize ans restera donc selon toute probabilité au centre du jeu. Mais l’époque du règne sans partage de Recep Tayyip Erdogan sur le pays pourrait bien s’achever le 7 juin.

Marc SEMO




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Source/Lien : Libération



   
 
   
 
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