Aujourd'hui : Dimanche, 21 janvier 2018
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Dossier du Collectif VAN - #FreeOsmanKavala ! Liberté pour #OsmanKavala !
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du Négationnisme
Le Collectif VAN, partenaire du Festival de Douarnenez 2016
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenêtre !  Envoyer cette page à votre ami-e !
 
En Turquie, une psychothérapie à l’échelle nationale
Publié le : 06-07-2015

ijsbergmagazine.com

24/4/15 à 4 h 19

Jérémie Berlioux

Journaliste captivé par l'Asie centrale, le sud-Caucase et un brin de Turquie.

En Turquie, la négation centenaire du génocide complique sa reconnaissance. Mais cette thèse négationniste est de plus en plus remise en cause par tous les pans de la société civile, notamment via la question kurde.

Le 24 avril 2015, les Arméniens commémorent le centième anniversaire du génocide perpétré contre leurs aïeux par l’empire ottoman entre 1915 et 1916 (1,2 millions de morts). Ce 24 avril marque également le centième anniversaire du négationnisme de l’Etat turc qui refuse obstinément de reconnaître le génocide. Dernier exemple en date de ce déni, l’organisation le 24 avril d’une cérémonie à Gallipoli, au sud d’Istanbul en Turquie, pour commémorer la bataille des Dardanelles (mars 1915 – janvier 1916, victoire ottomane) et officiellement, rendre hommage à l’ensemble des morts de la grande guerre. Une tentative pour noyer les victimes du génocide parmi les autres morts du conflit, nier son caractère génocidaire et de détourner l’attention mondiale des commémorations qui auront lieu en même temps à Erevan, en Arménie.

La position officielle de l’Etat turc est qu’aucun génocide n’a été commis, et que les seuls Arméniens morts en 1915-1916 étaient des soldats de l’armée russe ou des rebelles. Cette thèse négationniste est cependant de plus en plus remise en cause par un nombre croissant de citoyens Turcs. Leur objectif : se réconcilier avec leur passé pour construire la Turquie d’aujourd’hui. Les chemins qu’ils prennent à cette fin sont divers, mais à l’image de la redécouverte de la richesse multiculturelle de l’Anatolie.

« Le mouvement kurde a eu un impact idéologique formidable en Turquie »

Altug Yilmaz est journaliste pour le journal arméno-turc Agos, basé à Istanbul. Il a découvert l’histoire des minorités de Turquie – et les discriminations qu’elles subissent – par la musique. « En 1991, j’ai participé à un projet appelé « songs of fraternity » [chansons de fraternité], avec d’autres étudiants et dont l’objectif était de collecter et d’interpréter des chansons d’Anatolie », raconte-t-il. Ils ont donc rassemblé des musiques turques, kurdes, azéries, circassiennes, géorgiennes et bien sûr arméniennes en rendant visite aux associations de minorités ethniques.

« Le conflit kurde a eu un impact idéologique formidable en Turquie »

Or au début des années 1990, un tel projet n’allait pas de soi. L’Anatolie est alors déchirée par la guerre qui oppose l’armée turque à la guérilla kurde du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, d’inspiration marxiste-léniniste puis confédéraliste-démocratique, dirigé par Abdullah Öcalan) qui réclame l’indépendance du Kurdistan turc. « En 1993, lors de notre premier concert, le climat politique était très intense, il y avait beaucoup de tensions et la question ethnique était taboue », se souvient Altug Yilmaz. Le répertoire qu’ils ont choisi comprenait des chansons azéries, kurdes, turques et arméniennes et devait être interprété avec deux musiciens azéris dans une école arménienne. Or l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient alors en guerre, d’où une angoisse quant à la réaction du public. Mais celle-ci s’est dissipée après cinq minutes de concert : « les Arméniens chantaient les chansons azéries ».

Altug Yilmaz et ses acolytes ont pu mener à bien ce projet grâce à la réputation libérale de l’université Bogaziçi d’Istanbul où ils vivaient. Mais plus encore, le réveil suscité par les revendications kurdes au sein d’une partie de la société turque a permis de donner une voix aux minorités. « Le conflit kurde a eu un impact idéologique formidable en Turquie », explique Altug Yilmaz. Dès le début du mouvement, les revendications du PKK s’en sont prises aux fondements de l’Etat nation turc qui s’est construit sur une définition étriquée de la nation. « Pour les nationalistes, tous ceux qui habitent sur le territoire turc doivent être turc, rappelle Altug Yilmaz, ça s’est traduit par l’élimination ou la répression de tous les autres déterminants identitaires et tous les autres groupes : les kurdes, les arabes et les ‘‘autres de l’intérieur’’, à savoir les non-musulmans ».

Or à force de réprimer les Kurdes, ceux-ci se sont soulevés et ont entrainé dans la foulée le réveil des minorités. Trente ans après le début du conflit kurde, l’organisation de colloques, conférences, expositions ou rassemblements pour les droits des minorités ou sur leur histoire est acceptée.

L’enjeu : faire de la Turquie une démocratie

Ce travail de mémoire et la réémergence des minorités de Turquie vont de pair avec l’approfondissement de la démocratie. Ce dernier s’est accéléré dans les années 2000 lorsque le gouvernement turc a entrepris des réformes en vue d’une éventuelle adhésion à l’Union européenne.

Ces quinze dernières années, le pays s’est démilitarisé en partie et a vu un renforcement relatif des droits et libertés et la modernisation de différents segments de la société. Le génocide de 1915 a commencé à prendre place dans la mémoire des Turcs tandis que les relations avec les minorités sont devenues un élément déterminant du changement de mentalité. La reconnaissance du génocide et de la réalité du multiculturalisme en Turquie est dorénavant intimement liée à la démocratisation du pays.

Pour Mehmet Davut, étudiant de 24 ans et militant de gauche, « l’enjeu n’est pas simplement que le gouvernement utilise le mot génocide, mais que la Turquie devienne réellement une démocratie ». Les acteurs du renouveau des minorités et du travail de mémoire sont également engagés dans d’autres combats pour l’égalité des genres, les droits des homosexuels, l’environnement, les luttes sociales etc.

Elément de ce tissu militant, la radio Nor Radyo été créée en 2009 par l’association arménienne de Turquie Nor Zartonk. Sa particularité est d’émettre en 15 langues de Turquie : turc, arménien, circassien, grec, syriaque etc. Cette radio se veut la voix du multiculturalisme et de la coexistence. Elle se bat pour « l’égalité, la liberté, la paix et la nature contre le spécisme, le nationalisme, le sexisme, le militarisme et la destruction de l’environnement ». Elle permet à tout groupe faisant l’objet de discriminations de pouvoir venir parler de sa culture et de ses problèmes. Pour Sayat Tekir, membre de Nor Zartonk et animateur d’origine arménienne de la radio, l’objectif est de dépasser les enjeux communautaires, « je suis arménien de Turquie donc je me sens aussi concerné par d’autres luttes dans le pays […] notre idéal c’est que tout le monde puisse venir, être solidaires et changer la Turquie ».

Une véritable thérapie de groupe

Peu à peu des dizaines de travaux de recherches ont été entrepris pour révéler la mémoire des minorités et de ceux qui les ont massacrées. « Un crime pareil de ne pas rester caché, explique Cengiz Aktar, journaliste et politologue turc, c’est une véritable psychothérapie du pays qui est en cours ».

Adnan Celik, doctorant kurde en anthropologie à l’EHESS (école des hautes études en sciences sociales) à Paris, a récemment publié un ouvrage avec Namik Kemal Dinc (historien turc) sur la mémoire qu’ont les kurdes du génocide (100 yillik ah ! Toplumsal Hafizanin Izindi 1915 Diyarbakir, 100 ans de malédiction, à la recherche de la mémoire collective de 1915 à Diyarbakir, 2015, ed. Ismail Besikci Vakfi, non traduit en français). « L’expression « Cent ans de Malheurs » est fréquemment utilisée par les Kurdes pour faire référence à leur rôle dans les massacres contre les Arméniens et à toutes les injustices du passé », explique Adnan Celik. Ces violences commises seraient la cause de tous ce qui a mal tourné pour les Kurdes jusqu’à aujourd’hui, dont la guerre avec l’armée turque. Selon l’auteur, l’absence de politique mémorielle institutionnalisée pour faire face aux massacres commis contre les minorités a poussé à la création d’une mémoire symbolique. « C’est un moyen de chercher à ce que justice soit faite », précise-t-il.

Cette croyance en une malédiction témoigne de la perception d’une continuité depuis le génocide jusqu’aux violences faites aux Kurdes aujourd’hui. Un proverbe kurde dit d’ailleurs que si en 1915 les Arméniens ont été le petit déjeuner des Turcs, les Kurdes en sont aujourd’hui le déjeuner.

« L’expression « Cent ans de Malheurs » est fréquemment utilisée par les Kurdes pour faire référence à leur rôle dans les massacres contre les Arméniens et à toutes les injustices du passé »

C’est au Kurdistan turc qu’on trouve les politiques les plus actives pour faire revivre le multiculturalisme en Turquie. En effet, le PKK et son parti vitrine le BDP (Parti de la paix et de la démocratie) ont placé au cœur de leur projet politique un impératif démocratique qui laisse une grande place aux minorités et aux femmes. Abdullah Demirbas, maire kurde de la municipalité de Sur à Diyarbakir (est de la Turquie), affirme ainsi que « ce que nous avons fait pour nous [Kurdes], nous le faisons aussi pour les autres minorités », faisant référence à l’appel au retour des Arméniens en 2004, aux cours de langues arméniennes et kurdes mis en place par certaines municipalités et à la reconstruction d’églises (notamment Surp Giragos à Diybarkir).

De plus, les partis politiques kurdes BDP et HDP (Parti démocratique du peuple), porteurs d’un projet démocratique ambitieux, souhaitent désormais dépasser leur base électorale kurde. Ils veulent attirer les voix d’autres pans de la société turque, notamment parmi les minorités, les femmes, mais aussi les milieux militants de gauche. Lors de la campagne présidentielle de 2014, le candidat kurde Selahattin Demirbas (HDP) a appelé de ses vœux à mettre fin à la non-représentation des minorités de Turquie afin d’assurer la stabilité du pays. Cette non-représentation a enflammé le pays tout au long de la guérilla kurde des années 1980 à nos jours. Ainsi Abdullah Demirbas appelle-t-il à « créer un environnement multiculturel et multilinguistique où tout le monde pourrait vivre ensemble » ; ce qui passe par la reconnaissance du génocide des Arméniens. Pour Altug Yilmaz, « on ne peut pas commettre un tel crime et espérer le cacher, malgré la répression, la vérité finit par ressortir ».







Retour à la rubrique


Source/Lien : ijsbergmagazine.com



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org