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Chiens de rues d’Istanbul: histoire d’un massacre sur un îlot désert
Publié le : 07-08-2015

Slate.fr

Légende photo: Les chiens de Constantinople déportés sur l’îlot d’Oxia | Le Petit Parisien, 31 juillet 1910, collection Pierre de Gigord

Catherine Pinguet

Monde 05.08.2015

Jusqu’en 1910, les chiens pullulaient à Istanbul. A son arrivée au pouvoir, le parti Jeunes-Turcs a procédé à leur élimination.

En 1910, un sombre épisode a défrayé la chronique, bien au-delà des frontières de l’Empire ottoman: le massacre des chiens d’Istanbul. L’événement eut d’autant plus de retentissement que ces créatures avaient acquis une étonnante notoriété, pour le meilleur comme pour le pire, fournissant matière à une abondante littérature.

Dès l’apparition des premiers guides touristiques, les chiens sont mentionnés tantôt à la rubrique «nuisance», tantôt à celle «curiosité». En 1854, Frédéric Lacroix, auteur du premier guide français de Constantinople et ses environs, cite parmi les inconvénients qui «auront pour le voyageur le piquant de la nouveauté, les chiens, qui pullulent dans tous les quartiers». Les studios locaux, soucieux de satisfaire les attentes de voyageurs en quête de pittoresque, n’ont pas manqué de les photographier. Ces clichés ont ensuite été repris et vendus pour des sommes dérisoires par des éditeurs de cartes postales, lesquels ont réservé aux chiens des séries numérotées, signe indéniable de leur succès qu’évoque Orhan Pamuk dans son livre sur Istanbul.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, presque tous les voyageurs européens ont évoqué les chiens d’Istanbul. Rappelons qu’à cette époque les premières expositions canines venaient de faire leur apparition, ainsi qu’un mot nouveau: pedigree. Mais surtout, hygiénistes et administrateurs avaient décrété l’éradication des chiens errants dans les villes. Par conséquent, rien d’étonnant à ce que le spectacle de «hordes» de chiens «parias» ait choqué de nombreux voyageurs. Plus surprenant encore à leurs yeux, la bienveillance des Turcs à l’égard de ces vulgaires bâtards, le plus souvent faméliques, dont personne n’était propriétaire. La presse ottomane n’était pas en reste, les adeptes de la science et du progrès assimilant la protection dont bénéficiaient ces créatures à de fausses croyances inculquées par les religieux musulmans aux gens du peuple.

«L’île qui porte malheur»

Moins d’un an après la déposition du sultan Abdülhamid II et l’arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs, l’élimination des chiens était décrétée. L’affaire fut rondement menée. On commença par détruire les portées. Puis, les chiens adultes furent capturés à l’aide de lassos et de grosses pinces, enfermés dans des cages et chargés sur des charrettes. L’idée d’expédier les chiens sur un îlot désert ne revenait pas aux autorités jeunes-turques: elle avait été envisagée à deux reprises au XIXe siècle mais, face au tollé de protestations et aux menaces de châtiment divin, ces mesures avaient été abandonnées.

On commença par détruire les portées

Pourquoi l’administration jeune-turque, qui s’inspirait largement du modèle européen, a-t-elle opté pour ce procédé que bon nombre d’Occidentaux ont qualifié de «barbare»? Sans doute permettait-il aux instigateurs de cette campagne de se défendre de vouloir tuer les chiens, se contentant de les éloigner. C’est ce que laisse entendre un journaliste dans la revue Servet-i Fünûn (Le Trésor des arts), le 17 juin 1910, dans un article illustré d’une photographie montrant un homme entouré d’une dizaine de chiens, à proximité de sacs d’approvisionnement:

«Voilà, dit la légende, comment on nourrit les anciens habitants de notre ville.»

Cette photographie, comme d’autres publiées dans L’Illustration, furent prises peu de temps avant l’arrêt de l’approvisionnement en eau et en nourriture sur l’îlot d’Oxia, «la Pointue», que les Turcs appellent parfois «l’île qui porte malheur».

Un dessinateur français, Sem, rapporte également que lors d’un dîner, le ministre de l’Intérieur, Talat Pacha, aurait affirmé que les chiens «étaient bien soignés et nourris aux frais de l’État». Puis, témoin de «rafles» musclées, Sem eut quelques doutes et décida de se rendre sur place, le 12 juillet 1910. Sa description de cette «sorte de Stromboli vomissant des plaintes et des râles» est terrifiante. Lors de la publication en turc de mon essai sur Les Chiens d’Istanbul, je me souviens d’une journaliste, citant un court extrait de ce récit, brusquement au bord des larmes. On estime à 60.000 le nombre de chiens déportés sur ce rocher désert où, livrés à leur sort, ils s’entredévorèrent et moururent les uns après les autres. Toute tentative de rapatriement était en outre interdite et passible de poursuites exemplaires.

«Décanisation»

Des alternatives jugées «plus rationnelles et plus humaines» avaient été proposées par des Européens, notamment par le Dr Remlinger, directeur de l’Institut Pasteur. Son projet de «décanisation» consistait en une mise à mort à grande échelle, en périphérie de la ville, dans des chambres à gaz. Jusque-là, rien de bien nouveau, des fourrières londoniennes et parisiennes pratiquaient déjà l’élimination au gaz. Le Dr Remlinger innova toutefois en proposant un système industriel de mise à mort, avec mécanisation et division du travail, objectif d’efficacité et de rentabilité: peau, poils, os, graisse, muscles, tout ou presque était «recyclable», jusqu’aux intestins! Avec une dizaine d’enclos d’équarrissage travaillant à temps plein, le Dr Remlinger estimait que cette «opération de salubrité publique» rapporterait 200 à 3.000.000 de francs à la municipalité. Mais ce projet, au grand dam de l’intéressé, fut rejeté par le conseil d’hygiène de la municipalité d’Istanbul.

Des tas de bruits ont couru sur les profits que pouvaient engendrer l’extermination des chiens. Une chanson fut composée dans le journal satirique Kalem:

Paraît qu’pour boucler son budget
La municipalité a fait le projet
De ramasser tous les cabots
Et de les vendre pour… leur peau
……..
On nous apprend que l’acheteur
Arrive d’Autriche, ce qui prouve sans erreur
Qu’on est trompé par les siens
Car l’acheteur est un Autr’chien!!!

Si la capture des chiens se déroula sans problème dans les quartiers chrétiens, il en alla tout autrement ailleurs, des hommes n’hésitant pas à affronter physiquement les policiers. Il n’est pas inutile de rappeler que, dans la tradition musulmane, il est interdit de posséder un chien dans une habitation, mais ce tabou disparaissait dès lors que la compassion s’étendait à des chiens qui peuplaient les rues, domaine de l’errance, de l’indigence et des sans-abris (thème bien connu de la littérature populaire turque et du théâtre d’ombre). De plus, porter secours à un chien assoiffé et affamé était conçu comme un acte méritoire, alors que faire du mal à une créature inoffensive était considéré comme un péché: «il a une bouche, pas de langue», dit un proverbe turc pour évoquer la protection que l’on doit accorder aux êtres privés de la faculté de parler et de se plaindre.
60.000

Le nombre de chiens déportés sur ce rocher désert qui s’y entredévorèrent et y moururent les uns après les autres

La protection accordée aux chiens était bien de cet ordre, faisant de ces créatures familières, auxquelles les habitants donnaient volontiers des noms, des victimes innocentes. Leur capture manu militari constituait aussi une ingérence inadmissible dans leur mode de vie, celui des quartiers (mahalle) où les chiens avaient droit de cité. En turc, aujourd’hui encore, on ne dit pas «chiens errants», mais «chiens des rues», pour la simple raison qu’ils ne vagabondent pas mais vivent dans un territoire délimité. En 1910, ils furent les premières victimes de réformes imposées à la société traditionnelle mais des corporations étaient également visées (veilleurs de nuit, crieurs publics, pompiers volontaires, portefaix), métiers considérés comme désuets ou activités jugées suspectes. C’est d’ailleurs aux plus pauvres et aux exclus que fut confiée la sale besogne de capturer les chiens: «hommes appartenant à la lie de la population», selon Dr Remlinger, «vagabonds, bohémiens et bandits» aux dires de Pierre Loti.

Errance animale en milieu urbain

Le gouvernement jeune turc ne renouvela pas l’opération de 1910. Deux ans plus tard, le nouveau maire, le Dr Cemalettin, s’attela de nouveau au dossier des chiens. Non sans fierté, il écrit dans ses mémoires avoir éliminé 30.000 chiens dans des fourrières et prit à cœur le combat contre un autre fléau: la mendicité. Reste que l’épisode de 1910 a frappé et frappe encore les esprits. Yachar Kemal, dans Regarde donc l’Euphrate charrier le sang, mentionne à plusieurs reprises «l’horrible l’affaire» de l’île Pointue. Un court métrage de Serge Avédikian, Chienne d’histoire, métaphore du génocide arménien, donne à voir ce massacre par le biais de peintures animées.

Premières victimes de réformes imposées à la société traditionnelle

Dans la mégapole qu’est devenue Istanbul, où l’automobiliste est roi, où urbanistes et promoteurs immobiliers, soutenus par la municipalité, ont la folie des grandeurs, on peut se demander si les chiens des rues sont appelés à disparaître. Ce ne serait pas pour déplaire à certains propriétaires de chiens, de plus en plus nombreux, tandis que s’amenuisent les espaces verts dignes de ce nom. La protection animale, en l’occurrence celle des chiens des rues, va souvent de pair avec celle de l’environnement, des arbres en particulier. On a tendance à l’oublier, reléguant ces croyances au rang de superstition, mais s’en prendre à une créature innocente et sans défense, tout comme sacrifier un arbre sans motif, est considéré comme une atteinte à la Création dans la tradition musulmane, tout du moins celle qui prévalait à Istanbul à la fin de l’Empire ottoman.

À travers la ville, des campagnes de stérilisation ont été lancées et, dorénavant, ce n’est plus sur un îlot désert que certaines municipalités relèguent les chiens mais dans les forêts de Beykoz et de Belgrade. Celles-ci sont toutefois sérieusement menacées en raison de l’autoroute du troisième pont sur le Bosphore, avec les nouvelles spéculations immobilières à la clé dans cette zone jusqu’alors relativement préservée.

La question des chiens donne toujours lieu à des débats passionnés. Par exemple, une polémique autour d’Ebru, mascotte de l’hôtel Marmara, place Taksim, morte de vieillesse en juin 2009. Faux, ont décrété des associations: la chienne aurait été rouée de coups par des supporters de football. Aux militants de la cause animale, surtout dans les pays anglo-saxons, qui exhortent régulièrement les autorités stambouliotes à traiter «humainement» les chiens des rues, il faudrait rappeler un point: à supposer que la Turquie adopte une loi sur l’errance animale en milieu urbain telle qu’elle prévaut depuis plus de cent-cinquante ans en Angleterre et en France, les chiens des rues cesseront d’exister et seront systématiquement éliminés.

Un vieux chien baptisé «Tête de mule», qui avait élu domicile au pied de la tour de Galata, est mort à son tour. Serge Avédikian l’avait filmé lors du tournage de son film documentaire, printemps 2010, retraçant cent ans d’Histoire de chiens à Istanbul. Cette fois, aucun débat autour de sa disparition. En revanche, on a érigé une sculpture d’un chien des rues à proximité de la tour, ce qui n’est pas très bon signe, sachant qu’au début du XIXe siècle, on parlait déjà d’animaux «historiques», ou pire encore, de créatures «anachroniques». Plus de congénères, en chair et en os, dans les environs de ce site touristique mais d’autres chiens viendront peut-être, et des personnes continueront à veiller sur eux.

Catherine Pinguet




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Source/Lien : Slate.fr



   
 
   
 
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