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Turquie. Pinar Selek, une femme face 
à lÂ’appareil politico-judiciaire
Publié le :

Humanité

Elles et les combats d'aujourd'hui

HASSANE ZERROUKY
JEUDI, 27 AOÛT, 2015

Militante pour les droits des femmes, des minorités, pour la reconnaissance du génocide arménien, 
la sociologue, essayiste et romancière fait lÂ’objet dÂ’une cabale judiciaire.

Sa vie a basculé à vingt-sept ans, un âge où tout semble permis, même les plus fols espoirs. C’était au mois de juillet 1998 dans cette ville d’Istanbul que Pinar Selek décrit comme « une ville immense. Tantôt elle pleure, tantôt elle rit. Un imbroglio de microcosmes. De temps et de lieux. De souvenirs et d’espoir. De doigts tailladés, de lèvres de roses, de ­regards secrets… ».

Ce 11 juillet, la jeune femme sortait de lÂ’atelier artistique quÂ’elle avait créé pour venir en aide aux enfants des rues, quand elle est interpellée par des policiers. La jeune femme était loin de sÂ’attendre à être la victime dÂ’une cabale politico-judiciaire. Initialement, les policiers voulaient quÂ’elle leur livre les noms des personnes quÂ’elle avait interviewées dans le cadre dÂ’un projet de recherche universitaire sur la question kurde. Elle refuse. Pour la faire céder, elle est alors accusée d’être pro-kurde, d’être liée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et est affreusement torturée. Les policiers veulent lui imputer un crime ­fabriqué de toutes pièces – elle lÂ’apprendra en prison en regardant la télévision –, celui dÂ’avoir déposé une bombe ayant provoqué la mort de sept personnes et fait une centaine de blessés le 9 juillet 1998 dans le bazar égyptien à Istanbul. Et ce, sur la foi dÂ’accusations portées contre elle par un dénommé Abdülmecit Öztürk, qui sÂ’est rétracté plus tard devant le tribunal en affirmant quÂ’on lui avait extorqué ses aveux sous la torture ! Bien que six rapports dÂ’expertise aient conclu que la déflagration n’était pas due à une bombe mais à lÂ’explosion accidentelle dÂ’une bonbonne de gaz, la justice ne retient que la thèse policière dÂ’un acte terroriste prémédité. Pinar Selek passera deux ans et demi en prison.

Une écrivaine en exil

Libérée en décembre 2000, elle sera ­acquittée en 2006 à la suite dÂ’une procédure judiciaire qui aura duré cinq ans. Entre-temps, juste après avoir créé en 2001 avec dÂ’autres militantes féministes lÂ’association Amargi contre les violences faites aux femmes, la sociologue, qui avait bénéficié dÂ’une bourse dans le cadre dÂ’un programme pour les écrivains en exil, part sÂ’installer en Allemagne, puis à Strasbourg après que la France lui a accordé lÂ’asile politique.

Mais voilà, la justice ne veut pas la lâcher. Son acquittement est cassé. Pinar Selek est de nouveau poursuivie. « En Turquie, tout le monde sait que je suis contre la violence, que je milite pour la paix au Kurdistan et pour que lÂ’on ne nie plus les massacres des Arméniens », confiait-elle à lÂ’Humanité. Il nÂ’empêche. Si elle est relaxée par la justice à deux reprises en 2008 et en 2011, elle est, malgré une importante mobilisation internationale, condamnée en janvier 2013 à la prison à perpétuité par le tribunal dÂ’Istanbul, un verdict inique que la Cour de cassation annule en juin 2014. En décembre dernier, elle est de nouveau acquittée mais le procureur dÂ’Istanbul fait appelÂ… Entre-temps, comme si cela ne suffisait pas, un mandat dÂ’arrêt international avait été lancé contre elle avant d’être levé par Interpol en février 2014 !

Cet acharnement politico-judiciaire, qui dure depuis 1998, soit depuis dix-sept ans, nÂ’a pas eu raison de la détermination de Pinar Selek. Soutenue en Turquie et en France par de nombreuses associations et personnalités, la sociologue nÂ’a pas cédé au découragement. « On a fait de moi un symbole de la résistance », assure-t-elle. Non seulement elle a réussi à passer sa thèse de doctorat à lÂ’université de Strasbourg, mais elle continue son combat et ne renonce pas à retrouver Istanbul. Elle poursuit ses travaux de recherche sociologique sur les minorités, publie en turc et en français, intervient dans les médias et dans les débats et a trouvé le temps d’écrire un roman, la Maison du Bosphore.

Pour la liberté, contre la répression

Le fait d’être femme, de militer pour les droits des femmes et des minorités et, ­surtout, pour la reconnaissance du génocide arménien, d’appartenir à une famille qui n’a jamais été en odeur de sainteté auprès des autorités turques (son grand-père Cemal Selek est l’un des fondateurs du Parti des travailleurs de Turquie d’obédience marxiste) a sans aucun doute joué en sa défaveur.

En Turquie où, confiait-elle, il nÂ’y a que trois options pour ceux qui aiment ce pays et luttent pour la liberté, « la prison, la mort ou lÂ’exil », elle fonde de grands espoirs sur la résistance de la société civile turque, comme elle l’écrivait dans lÂ’Humanité du 19 juin, en se référant à la protestation ­populaire de Taksim de juin 2013 à Istanbul, résistance qui « se construit de façon ­autonome, et malgré la répression ». Une ­résistance dans laquelle elle inclut le HDP (Parti démocratique des peuples) qui a réussi à faire élire plus de 80 députés.

Et contrairement à une certaine ­intelligentsia turque qui affirme que la situation aujourdÂ’hui en Turquie est pire quÂ’avant, elle explique, toujours dans ­lÂ’Humanité, que « le Parti de la justice et du développement (AKP) nÂ’est ni plus ­démocratique ni moins autoritaire que les anciens ­gouvernements », indiquant que « sous les gouvernements précédents (lÂ’AKP est au pouvoir depuis 2002 – NDLR), le nombre de prisonniers politiques était de 20 000 à 30 000 » et qu’« environ 2 000 intellectuel(le)s et militant(e)s ont été tués » entre 1992 et 1993.


Lire aussi :

Dossier du Collectif VAN : Affaire Pinar Selek




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Source/Lien : Humanité



   
 
   
 
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