Aujourd'hui : Mercredi, 18 juillet 2018
 Veille Media Contact



 
 
 
 

 
 
 
Dossier du Collectif VAN - #FreeOsmanKavala ! Liberté pour #OsmanKavala !
PHDN
Rejoignez le Collectif VAN sur Facebook
Cliquez pour accéder au site Imprescriptible : base documentaire sur le génocide arménien
Observatoire du Négationnisme
Le Collectif VAN, partenaire du Festival de Douarnenez 2016
xocali.net : La vérité sur Khojali !
Cliquez ici !

Imprimer dans une nouvelle fenêtre !  Envoyer cette page à votre ami-e !
 
Hakan Günday : “Même devant un tel attentat, la société turque est incapable d'un élan commun”
Publié le : 13-10-2015

Télérama

Juliette Bénabent Publié le 12/10/2015. Mis à jour le 12/10/2015 à 19h24.

Après l'attentat du 10 octobre à Ankara et dans l'attente des élections législatives du 1er novembre, l'écrivain Hakan Günday, auteur du récent “Encore”, décrypte les tensions grandissantes en Turquie et évoque la responsabilité des intellectuels.

Ils défilaient pour la paix, à Ankara, samedi 10 octobre. Devant la gare centrale de la ville, deux bombes ont explosé, tuant au moins une centaine de personnes, portant à son paroxysme le climat de violence et de chaos dans lequel bascule le pays depuis les élections du 7 juin dernier. Lors de ce scrutin, AKP (Parti de la justice et du développement, fondé par le président Recep Tayyip Erdogan en 2001) avait perdu la majorité absolue, pour la première fois depuis treize ans. Le parti d'opposition HDP (Parti démocratique des peuples), à gauche et pro-kurde – parfois qualifié de « Syriza turc » – avait en effet remporté 13,1% des suffrages, ce qui lui permettait de faire entrer 80 députés au Parlement, menaçant le projet d'Erdogan de modifier les institutions pour présidentialiser le régime turc. Devant l'impossibilité de former un gouvernement de coalition, le pouvoir a organisé des élections législatives anticipées, qui se tiendront le 1er novembre.

À deux semaines de ce scrutin, et au lendemain de l'attentat d'Ankara, Hakan Günday, écrivain turc de 39 ans, installé à Istanbul (son dernier roman, Encore, paru en août 2015 aux éditions Galaade, dresse le portrait d'un jeune passeur de migrants) évoque une société turque en plein tumulte.

Quelle est l'ambiance à Istanbul depuis samedi ?

Celle d'une tragédie. Nous sommes en deuil, sous un choc d'une violence extrême. Mais depuis longtemps, la société turque est tellement divisée qu'elle a perdu ses réflexes normaux. Tout événement est devenu un prétexte pour activer les oppositions, les dissensions, servir les discours politiques. On ne sait plus réagir normalement, c'est-à-dire humainement d'abord, avant la politique. Au lendemain d'une telle tragédie, on attend, on espère un rassemblement, au moins pour quelques jours – comme vous avez su le faire en France après les attentats de janvier. Nous n'en sommes plus capables, nous ne savons plus réfléchir.

Etes-vous surpris par ces attentats ?

Hélas non, pas vraiment. Avec le chaos syrien et la présence de Daech, on a regardé grandir un monstre et on pouvait s'attendre à ce qu'un jour ou l'autre cela ait des conséquences ici. On est bien sûr choqués, mais au fond on sait que notre société est devenue un espace ouvert pour cette violence. En juin, après les élections législatives, il y a eu des violences graves, qui n'ont pas été vraiment élucidées. Notamment à Diyarbakir (au sud-est du pays, considérée comme la capitale des Kurdes de Turquie), ou à Suruç (un attentat le 20 juillet, attribué à l'Etat islamique, a causé 32 morts parmi des militants pro-kurdes). On sent que l'enquête n'est pas menée à son terme, que justice ne sera pas faite. Nous sommes à un point où personne n'a confiance en personne, où chacun accuse l'autre, où même devant une telle atrocité nous sommes incapables d'un élan commun. C'est exactement le but de ces actes : choquer, diviser, puis devenir invisible et laisser tout le monde se battre. C'est l'environnement idéal pour toutes sortes d'actions violentes.

Manifestation et confrontation avec la police après l'attentat d'Ankara.

Craignez vous une aggravation des tensions avant les élections législatives anticipées du 1er novembre ? Exagère-t-on quand on dit que le pays est au bord de la guerre civile ?

Une telle société de la défiance constitue, c'est certain, un terrain favorable à une guerre civile. Et depuis lontemps, en Turquie, la violence est presqu'un moyen de communication. Avec la violence du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan, guérilla fondée en 1978), et celle de l'Etat, cette réalité existe depuis trente ans. Nous nous sommes habitués à la violence, alors que chaque meurtre devrait être perçu comme le premier meurtre commis au monde. Mais il faut tout de même noter des signes encourageants : certains discours appellent au calme, le HDP demande d'attendre le résultat des élections du 1er novembre, on n'est pas dans un mouvement de vengeance où on appelle tout le monde à descendre dans la rue. Ces élections sont devenues un horizon et c'est bien, c'est ainsi dans une démocratie...

Les élections en Turquie sont toujours suspectes, mais elles existent, ce qui est déjà beaucoup par rapport à d'autres pays de la région. Voir le HDP dépasser les 10%, c'est énorme, et c'était inimaginable il y a encore dix ans. On sent bien que toute la violence qui a suivi ce scrutin de juin a quelquechose de plastique, de fabriqué, qu'elle n'est pas naturelle : elle vise à faire disparaître la réussite d'un parti politique civil, ayant un discours pacifiste. S'il réitère son score début novembre, ce sera une confirmation que non seulement les Kurdes mais aussi des Turcs votent pour les droits humains, les droits des minorités. On ne pourra plus revenir en arrière.

En tant qu'écrivain, comment voyez-vous la place des intellectuels, du débat, de la critique dans la Turquie d'aujourd'hui ?

La polarisation des débats pousse les gens à défendre leur position coûte que coûte, aveuglément, sans plus réfléchir. Ils perdent leur capacité de jugement et deviennent des supporters... Nous devons faire l'effort de rester éveillés, alertes, d'analyser les choses avec une vision humaniste avant d'être politique, pour que notre vie intellectuelle ne ressemble pas à un cercle vicieux. Nous devons rester lucides, parfois se mettre à l'écart de l'actualité qui nous saisit et nous aspire dans son vacuum, questionner notre position et notre responsabilité.

Nous sommes un pays qui improvise son existence, qui progresse par à-coups, qui essaie de créer une Turquie diverse. Mais il y a toujours un potentiel d'exploitation de la situation, en un jour on peut voir revenir une semi-dictature, avec une liberté d'expression anéantie, un système de corruption actif, une justice non fonctionnelle... Pour la première fois depuis treize ans, l'AKP n'a pas de majorité absolue. Pour moi, aujourd'hui, Erdogan fait obstacle au progrès et à la construction d'une identité collective et d'une société diverse qui pourra vivre ensemble. Il représente un potentiel de dictature qu'il exercera sans hésiter s'il trouve l'espace pour le faire. S'il en a les moyens, il se conduira comme le propriétaire de la Turquie. Mais des millers de gens luttent ici contre cette volonté, c'est un rapport de force continuel.

“On sait tous que cet enfant est allongé sur le sable turc depuis des années”

Dans Encore, vous décrivez la Turquie comme « un vieux pont entre l'Orient aux pieds nus et l'Occident bien chaussé », une nation « boulimique et dépressive ». Quels sentiments éprouvez-vous pour votre pays ?

Je ne suis jamais tendre dans ma manière de raconter des histoires. Ce qui fonctionne dans les machines – les hommes, les sociétés, les pays – m'intéresse bien moins que ce qui ne fonctionne pas. J'écris sur ce qui me dérange, me choque, sur ce que je ne comprends pas ou me fait peur. Mon lien à la Turquie est comme celui d'un citoyen avec son pays, fait d'amour, de haine, d'angoisse, de colère, de désespoir et d'espoir. J'ai 39 ans et j'ai déjà vu des choses qui auraient pu occuper deux siècles dans l'histoire d'un pays européen ! Je suis au milieu de l'incendie, j'essaie de regarder, d'analyser, la Turquie est en mouvement perpétuel, elle ne cesse de changer, elle cherche son identité entre Proche-Orient et Europe. L'identité turque est comme une boule : elle était compacte, uniforme, dans les années 80 on ne pouvait même pas prononcer le mot « kurde », puis elle a explosé en une inifinité de petites billes qu'il faut aujourd'hui essayer de rassembler de façon démocratique. Cela prendra beaucoup de temps, surtout avec un gouvernement cramponné au pouvoir, qui limite la liberté d'expression et donc les échanges intellectuels...

Comment votre dernier livre – votre huitième roman – a-t-il été accueilli en Turquie ?

Depuis Ziyan, en 2009, qui parlait du service militaire obligatoire, le cercle des lecteurs s'est élargi. Encore, qui évoque les migrants et notre pays devenu pour eux un couloir, s'est vendu ici à 50 000 exemplaires et on ne m'a pas reproché de donner une vision négative de la Turquie... J'écris parce que c'est le meilleur moyen de réfléchir, pour me donner et donner aux autres un outil pour ouvrir les yeux. Chacun est libre de le faire ou non. Comme on lit le journal en se dépêchant d'expédier les nouvelles de naufrages de réfugiés pour arriver à la page des sports, on peut tous décider que la tragédie reste derrière l'écran de la télévision. Comme lorsqu'on a découvert la photo d'Aylan : on sait tous que cet enfant est allongé sur le sable turc depuis des années... Un roman, ce n'est rien d'autre qu'une histoire cachée entre deux couvertures, et entre deux autres romans sur le rayon d'une librairie. Chacun a le choix d'ouvrir ou pas, de regarder ou de détourner les yeux. Les romanciers, les artistes qui m'ont influencé – comme Céline – sont toujours ceux qui dénoncent. Ceux qui crient pour que je me réveille.




Retour à la rubrique


Source/Lien : Télérama



   
 
   
 
  Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
BP 20083, 92133 Issy-les-Moulineaux - France
Boîte vocale : +33 1 77 62 70 77 - Email: contact@collectifvan.org
http://www.collectifvan.org